Le débat sur le retour du service militaire obligatoire ressurgit périodiquement dans l’espace public français. Présenté comme un remède à la fragmentation sociale, il serait censé retisser les liens d’une nation qui se perçoit en crise. Pourtant, posée en ces termes, la question est mal formulée. L’analyse de Benoist Bihan, historien et spécialiste de stratégie militaire, permet de distinguer deux enjeux que le débat public confond presque systématiquement.

Le service militaire peut-il répondre à la crise de cohésion nationale ?

Non, et pour trois raisons principales :

  1. La cohésion nationale est une mission politique, pas militaire : c’est l’école de la République qui forme des citoyens, pas l’armée.
  2. Le calendrier est trop tardif : si l’on attend 16 ou 18 ans pour intervenir, « pour une partie d’entre eux c’est déjà trop tard ».
  3. Détourner l’armée de sa fonction crée un contresens stratégique : sa mission est de former des soldats pour défendre le pays, pas de résoudre les problèmes que le politique n’a pas su traiter.

« Ce n’est pas aux militaires de résoudre les maux de la société, c’est aux politiques. Et ça doit commencer à l’école. L’armée de la République doit former des soldats pour la défendre, pas des citoyens. »

Benoist Bihan (Front Populaire)

Deux questions distinctes que le débat mélange

Benoist Bihan identifie deux « bonnes questions » derrière ce débat mal posé : celle de la cohésion nationale d’une part, et celle des besoins militaires de l’autre.

Sur le premier volet, son constat est sans détour. Les sociétés démocratiques contemporaines sont traversées par des divisions et des angoisses qui les fragilisent. Mais la réponse ne peut pas être de déléguer à l’armée ce que la sphère politique ne parvient plus à accomplir. Fabriquer du commun, restaurer un sentiment d’appartenance nationale, aborder frontalement la question de l’hétérogénéité culturelle : tout cela relève d’un travail politique de longue haleine, pas d’une conscription.

Sur le second volet, la question militaire, l’analyse est tout aussi précise. Le conflit en Ukraine l’a démontré : une guerre qui dure exige des réserves. La capacité à monter en dimension, à disposer d’une profondeur humaine que les armées professionnelles ne peuvent fournir seules, devient un impératif stratégique. « Quand vous faites la guerre un petit peu longtemps, vous avez besoin de réserve. Ces réserves, il faut bien aller les chercher quelque part. »

Un besoin militaire réel, à condition d’être corrélé à une doctrine

Le service militaire pourrait donc retrouver une pertinence, mais à une condition stricte : qu’il réponde à un besoin militaire avéré, défini par une doctrine de défense cohérente. Pas à un élan sentimental ou à une instrumentalisation politique.

Or, souligne Benoist Bihan, la France actuelle n’a pas encore mené cette réflexion fondamentale. Son modèle militaire date des années 1960, a été modifié à la baisse dans les années 1990-2000 sur des critères financiers, et n’a pas été repensé pour les conflits contemporains. Avant de recréer un service militaire, il faudrait d’abord définir quelle armée nous voulons, pour quelles menaces, avec quels moyens.

« Il faut arrêter de faire de l’armée le recours à tous les maux de la société. La société française a de réels problèmes, mais ce n’est pas par le militaire qu’elle les résoudra, c’est en faisant un travail politique sur elle-même. »

Benoist Bihan (Front Populaire)

Ce qu’il faut retenir

La confusion entre cohésion nationale et besoins militaires dessert les deux causes. L’urgence politique est de reconstruire un projet national qui donne envie de faire société, pas d’attendre d’une conscription qu’elle accomplisse ce que l’école et la vie publique n’ont pas su faire. L’urgence stratégique est de redéfinir un modèle militaire adapté au monde qui vient, avec la question des réserves comme composante d’une doctrine globale, pas comme variable isolée. À ce jour, ni l’un ni l’autre chantier n’a véritablement été ouvert.

Le Souv, pour une France qui s’appartient.

*D’après un entretien de Benoist Bihan sur Front Populaire

Cet article vous a-t-il été utile ?

Qu’est-ce qui n’allait pas ? (facultatif)

Signaler une erreur

Merci, c’est noté.