L’énergie est redevenue une question centrale dans le débat public français. Entre la flambée des prix à la pompe, les tensions sur le gaz et les inquiétudes industrielles, une question revient : la France a-t-elle eu raison d’ouvrir ses services publics de l’énergie à la concurrence ? Pour Gilles Raveaud, économiste et invité de la chaîne Front Populaire, la réponse est non, et les conséquences pour les ménages comme pour les entreprises françaises se mesurent chaque jour.
Pourquoi l’ouverture à la concurrence du gaz et de l’électricité a-t-elle fragilisé les Français ?
L’ouverture à la concurrence, voulue par l’Union européenne, a exposé les Français à plusieurs fragilités, selon l’économiste Gilles Raveaud. D’abord, elle a mis fin à la stabilité des prix : les tarifs sont désormais indexés sur les marchés internationaux, et non sur les coûts réels du système énergétique français. Ensuite, elle a permis des écarts de prix aberrants entre les mêmes services, avec des ménages contraints de faire des dizaines de kilomètres pour trouver un prix inférieur. Enfin, elle a privé les pouvoirs publics d’un levier direct de pilotage : la Banque de France ne décide plus des taux d’intérêt, la monnaie n’est plus nationale, et les frontières ne sont plus contrôlées. Résultat : un État qui ne peut plus rien décider, donc qui ne fait rien.
Le retour impossible à la logique du service public
L’invité ne cache pas sa conviction : les énergies vitales ne peuvent pas être laissées au marché. Sa référence est historique. Il évoque le programme du Conseil national de la Résistance, dont le texte prévoyait la nationalisation des richesses du sol, une fois la libération du territoire acquise. « L’énergie, surtout des énergies aussi fondamentales, ne peuvent pas être privées. Elles sont soit nationalisées, soit profondément régulées », explique-t-il.
Son constat est que la privatisation progressive du gaz et de l’électricité a produit des effets inverses à ceux promis. À l’entendre, les ménages n’ont pas gagné en pouvoir d’achat, et les entreprises n’ont pas gagné en compétitivité. Au contraire, les variations de prix sont devenues imprévisibles. Les boulangers dont la facture d’électricité a explosé en 2022, alors que rien n’avait changé dans le système électrique français, en sont l’illustration la plus frappante :
Les entreprises détestent les variations de prix. On se rappelle quand il y a eu l’invasion russe d’Ukraine en 2022, [il y a eu] tous les témoignages des boulangers dont la facture d’électricité avait explosé alors que rien ne s’était passé dans le système électrique français.
Gilles Raveaud (Front Populaire)
Ce n’est pas une pénurie d’électricité qui a provoqué la hausse, mais l’application mécanique d’un prix de marché européen, lui-même tiré par le gaz. Le résultat : des faillites, des licenciements, des artisans fragilisés pour des raisons qui leur étaient totalement extérieures.
Ce que dit l’invité sur les monopoles publics
La proposition de Gilles Raveaud est simple dans son énoncé, mais radicale dans ses implications : recréer des systèmes publics en monopole sur le gaz et l’électricité. Il ne s’agit pas, dit-il, de geler les prix à tout jamais : l’électricité coûtera plus cher demain, parce qu’il faut construire de nouvelles centrales. Mais au moins, la trajectoire de ces prix serait débattue publiquement, annoncée à l’avance, au lieu d’être subie.
Il avance aussi une idée moins souvent discutée : un prix unique de l’essence sur l’ensemble du territoire français. Il observe que des automobilistes parcourent cent kilomètres pour faire le plein, ce qui est à la fois absurde en temps et en consommation d’énergie. Les écarts de prix entre stations, dit-il, n’ont aucune justification économique : ils sont le produit d’une concurrence désordonnée qui profite aux grandes surfaces et fragilise les petits indépendants. La conséquence, c’est la fermeture de stations-service dans des territoires déjà en difficulté, et donc un recul de l’aménagement du territoire.
La question de Total : peut-on revenir en arrière ?
L’invité est prudent sur la nationalisation de Total, une proposition qui revient régulièrement dans le discours souverainiste. « Là, comme économiste, je ne vois pas comment on peut nationaliser Total », reconnaît-il. Les nationalisations françaises n’ont jamais été des expropriations : l’État rachète les actions, et il ne peut pas offrir un euro pour des actions qui en valent cent. Financièrement, l’opération est hors de portée.
Mais il ne s’agit pas pour lui d’un abandon de la question. Il pose au contraire un diagnostic politique : les entreprises sont devenues trop puissantes, trop grosses, pour être reprises en main par les institutions démocratiques. Le contrôle de l’avenir, l’un des besoins humains les plus profonds selon lui, a été perdu. Et il ne voit pas, à court terme, comment le reconstruire. « On est dans une impasse pour l’instant », dit-il, avant d’ajouter que les changements idéologiques, dans sa discipline comme ailleurs, peuvent être très rapides.
Un État qui ne peut plus rien faire, donc qui ne fait rien
Derrière la question de l’énergie, c’est une analyse plus large de l’État français que développe l’invité. L’État stratège, celui qui décide et oriente, a cessé d’exister, explique-t-il, parce qu’il n’a plus les outils pour agir : pas de monnaie nationale, pas de frontières contrôlées, pas de taux de change, pas de taux d’intérêt décidés en France. La Banque de France ne fixe plus le coût du crédit pour les entreprises françaises. Dans ces conditions, dit-il, l’État ne peut rien faire, donc il ne fait rien.
Cette formulation est simple, et elle résume sa position :
Encore une fois, pas votre monnaie, vous contrôlez pas vos frontières, vous contrôlez pas votre taux de change. La Banque de France ne décide pas du taux d’intérêt pour les entreprises. Donc en fait, vous ne pouvez rien faire, donc vous faites rien.
Gilles Raveaud (Front Populaire)
C’est dans ce cadre qu’il faut comprendre son appel à un retour aux monopoles publics : ce n’est pas une nostalgie des années d’après-guerre, mais une tentative de redonner à la puissance publique un levier réel sur un secteur vital.
Ce qu’il faut retenir
Pour Gilles Raveaud, l’ouverture à la concurrence de l’énergie n’a pas protégé les Français : elle les a exposés aux chocs de marché sans contrepartie. Le retour à des monopoles publics ne résoudrait pas tout, notamment pas la hausse inévitable des coûts de production, mais il permettrait au moins de stabiliser les prix, d’annoncer les trajectoires et de soustraire les entreprises françaises aux soubresauts spéculatifs internationaux. La question désormais, dit-il, n’est pas de savoir si la transition sera douloureuse : elle le sera. La question est de savoir si les Français la subiront seuls, ou si la puissance publique reprendra la main.
Le Souv, pour une France qui s’appartient.
Vidéo « Gilles Raveaud sur la dette et l’inflation énergétique en France » de Front Populaire
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