La xénophobie envers la Chine gangrène les couloirs des universités françaises. C’est le constat sans appel dressé par Jérôme Ravenet, philosophe et spécialiste de la pensée chinoise, qui a enseigné à haut niveau dans le système académique français. Son témoignage révèle un malaise profond : alors que la France populaire a toujours cultivé une fascination pour l’Asie, ses élites intellectuelles persistent dans une méfiance héritée d’un autre temps.

Une sinophobie institutionnalisée dans les couloirs académiques

« J’ai vu à quel point la sinophobie gangrène les institutions et les couloirs des universités », déclare Jérôme Ravenet lors d’un entretien avec Pierre-Yves Rougeyron. Le philosophe, auteur de plusieurs ouvrages sur la souveraineté et la pensée chinoise, ne parle pas par ouï-dire. Son expérience d’enseignant l’a confronté directement à cette réalité.

Ce qu’il décrit n’est pas un simple désintérêt académique, mais une posture idéologique enracinée. L’université française, censée être le lieu par excellence de l’ouverture intellectuelle et de la compréhension du monde, se révèle incapable d’appréhender la Chine autrement que par le prisme du dénigrement ou de la folklorisation.

Le fossé entre le peuple et ses élites

Le paradoxe est saisissant. Ravenet souligne l’existence d’une « asiatophilie culturelle française très ancienne, qui a plusieurs siècles, qui a culminé au 20e siècle ». De l’art de vivre à la littérature, de la cuisine aux arts martiaux, de l’histoire à la beauté des paysages, les Français entretiennent une affection authentique pour la Chine. Le nombre d’étudiants désireux d’apprendre le chinois — langue pourtant réputée difficile — en témoigne.

Mais cette fascination populaire se heurte à une « méfiance élitaire » qui remonte à Montesquieu et persiste aujourd’hui. Les universitaires français oscillent entre deux attitudes également problématiques : soit ils « enflattent la tradition antique », soit ils folklorisent la Chine « à travers sa culture, ses coutumes, le nouvel an chinois ». Cette approche, même quand elle n’est pas ouvertement hostile, « n’est pas à la hauteur des enjeux ».

Les séquelles de la Guerre froide

Comment expliquer cette incapacité à comprendre l’Asie ? Pour Ravenet, nous restons prisonniers d’un imaginaire façonné par cinquante années de Guerre froide. « On nous a fait peur pendant 50 ans. On a attendu une guerre qui ne pouvait pas avoir lieu pendant 50 ans », rappelle-t-il. Cette période a laissé des traces profondes dans la psyché occidentale.

La xénophobie universitaire envers la Chine s’inscrit dans cette continuité. Elle est, selon lui, une « trace » de ce conditionnement, au même titre que « le rapport hystérique à la Russie ». L’Occident, et la France en particulier, serait « perdu quelque part dans un temps qui est fini », incapable de comprendre que le 21e siècle est déjà « le siècle asiatique ».

L’aveuglement face à un monde qui a changé

Le philosophe rappelle un fait que beaucoup préfèrent ignorer : « On n’a jamais vu la Chine envahir le moindre pays et spécialement l’Europe. Par contre, l’inverse est vrai. » Cette amnésie historique nourrit un discours de confrontation civilisationnelle que Ravenet juge à la fois intellectuellement pauvre et stratégiquement suicidaire.

Car pendant que les universités françaises cultivent leurs préjugés, le monde bascule. Les BRICS représentent désormais un PIB supérieur à celui du G7 et « vivent les uns avec les autres dans des relations pacifiques ». Un nouvel ordre multipolaire émerge, fondé sur ce que les Chinois appellent les « relations gagnant-gagnant » — un concept que l’Occident académique refuse obstinément de prendre au sérieux.

Ce qu’il faut retenir

Le témoignage de Jérôme Ravenet met en lumière un dysfonctionnement majeur de l’université française : son incapacité structurelle à penser la Chine et l’Asie autrement qu’à travers le prisme déformant de la Guerre froide et du paternalisme colonial. Cette sinophobie académique n’est pas qu’un problème moral — c’est un handicap stratégique pour une France qui devra tôt ou tard apprendre à naviguer dans un monde multipolaire qu’elle refuse encore de voir.


Source : Pensez la souveraineté à l’âge multipolaire, Jérôme Ravenet dans face à PYR — Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron (03/05/2026)

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