La défense de la souveraineté nationale et l’attachement à la question sociale sont souvent présentés comme deux combats distincts, portés par des familles politiques différentes. Pourtant, une analyse serrée de la tradition républicaine française conduit à une tout autre conclusion : ces deux dimensions sont indissociables. C’est la thèse développée par le journaliste Alexis Poulin lors d’un entretien consacré à la gauche et à la souveraineté.
Pourquoi la souveraineté nationale et le social sont-ils liés dans la tradition républicaine française ?
La souveraineté nationale ne peut exister sans souveraineté populaire. Comme le rappelle Alexis Poulin en s’appuyant notamment sur les écrits de Coralie Delaume, décédée en 2020, la souveraineté est un principe fondateur de la République française :
- Le fondement constitutionnel : la souveraineté nationale procède du peuple, comme l’énoncent l’article 3 de la Constitution et la Déclaration des droits de l’homme de 1789.
- L’ancrage territorial du social : défendre les services publics, l’hôpital ou l’école suppose un cadre national où les décisions peuvent être prises démocratiquement.
- L’expérience historique : depuis la Révolution française, la bourgeoisie a souvent préféré ses intérêts financiers à la défense de la nation, trahissant le peuple au profit de puissances étrangères.
- Le lien entre indépendance et justice sociale : on ne peut pas mener une politique sociale ambitieuse dans un cadre qui prive le peuple de tout levier de décision.
« On ne peut pas vraiment avoir de souveraineté nationale si elle n’est pas corrélée à une forme de souveraineté populaire et donc d’attachement à la question sociale. »
Alexis Poulin (Front Populaire)
Les racines historiques d’une équation politique
Alexis Poulin inscrit cette articulation dans une longue histoire française. Le général de Gaulle, souligne-t-il, avait parfaitement identifié que « la cause de la souveraineté ne vient pas du peuple » mais d’une certaine grande bourgeoisie peu encline à défendre l’intérêt général. Il cite en contrepoint les élites qui, depuis l’époque révolutionnaire, ont préféré pactiser avec l’étranger plutôt que de défendre le peuple.
Cette lecture historique éclaire la situation contemporaine : lorsqu’Emmanuel Macron défend ce qu’il appelle une « souveraineté européenne » depuis Washington, il prolonge cette logique d’abandon de la souveraineté populaire au profit d’intérêts financiers transnationaux. La défense du social, insiste le journaliste, est « toujours ancrée sur un territoire, une nation ». Dès lors, souveraineté, nation et question sociale forment un tout cohérent, « fondamentalement de gauche ».
Comment une partie de la gauche a-t-elle abandonné cette articulation ?
Le décrochage s’est opéré progressivement, notamment à travers l’européisation de la social-démocratie. Pour Alexis Poulin, la social-démocratie a « totalement lâché cette affaire de souveraineté nationale, de nation, de patrie » pour adopter un discours européiste. Il y voit une forme de renoncement intellectuel :
« La gauche aujourd’hui, enfin une partie de la gauche qui ne défend pas la souveraineté, est frappée d’une forme de cancer intellectuel. Elle ne comprend pas ses propres bases. »
Alexis Poulin (Front Populaire)
Le projet européen, tel qu’il est décrit dans l’entretien, vise à « dépolitiser un maximum les populations » et à installer un pouvoir technocratique éloigné des citoyens. Dans cette configuration, les partis qui prétendent porter des politiques sociales ambitieuses se retrouvent dans l’impasse : leurs propositions se heurtent aux traités européens, au libre-échange et à l’interdiction de fait de toute politique industrielle nationale indépendante.
Alexis Poulin évoque aussi le poids de la propagande : l’Union européenne « ne fonctionne pas sans la propagande et sans la censure ». Cette pression médiatique et institutionnelle dissuade les responsables politiques d’aborder frontalement la question de la souveraineté, créant un tabou qui profite au statu quo.
Présidentielle 2027 : quand la souveraineté absente vide le débat de son sens
Ce lien entre question sociale et question souveraine trouve une illustration concrète dans le début de campagne présidentielle. Lors d’un débat de trois heures organisé au MEDEF, réunissant sept candidats présélectionnés, la discussion a dérivé vers la simplification de la fiche de paye, sujet qui s’éternise dans les couloirs de l’administration depuis plus de trente ans sans jamais être tranché. Rien de stratégique, rien de structurant.
« Ce n’est pas un sujet d’une élection présidentielle. Ça n’est pas un sujet digne d’un chef d’État. Ah si, c’est un sujet de chef d’État quand il n’y a plus d’État et quand il n’y a plus de souveraineté. »
Idriss Aberkane
Le mécanisme est simple : dès lors que les grandes décisions économiques, monétaires et commerciales sont arbitrées ailleurs, il ne reste aux candidats que la gestion des marges. La présidentielle devient alors un concours de gestionnaires de proximité, non une compétition entre projets de nation. Ce n’est pas un accident de calendrier ou une faiblesse individuelle des candidats : c’est la conséquence logique d’un cadre institutionnel qui interdit le débat de fond. Un sondage récent, mentionné dans la transcription, indique que 54 % des Français se déclareraient aujourd’hui favorables à une sortie de l’Union européenne, score supérieur au non de 2005 enregistré après une campagne de plusieurs mois. Le potentiel de débat existe. C’est l’espace politique qui lui est refusé.
Ce qu’il faut retenir
La souveraineté nationale n’est pas un concept abstrait déconnecté des préoccupations concrètes : elle conditionne la possibilité même d’une politique sociale digne de ce nom. La tradition républicaine française, de la Déclaration des droits de l’homme au gaullisme, en passant par la gauche chevènementiste, a toujours articulé ces deux dimensions. Leur dissociation actuelle, portée par l’européisme et une partie de la social-démocratie, constitue une rupture avec les fondements de la République sociale. Le débat reste ouvert : une gauche qui voudrait renouer avec ses bases populaires devra nécessairement réinvestir la question de la souveraineté.
Le Souv, pour une France qui s’appartient.
Vidéo « Souveraineté nationale et intégration européenne, débat politique » de Front Populaire
Pour aller plus loin
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