L’économie européenne traverse une phase que les manuels décrivent comme le pire des scénarios : la stagflation. Ce mot-valise, contraction de « stagnation » et d’« inflation », désigne une situation où la croissance s’effondre pendant que les prix continuent de grimper. Marc Touati, économiste, en livre un diagnostic sans détour lors d’un entretien accordé à la chaîne Omerta.
Qu’est-ce que la stagflation et pourquoi frappe-t-elle l’Europe en 2025 ?
La stagflation désigne la coexistence d’une inflation persistante et d’une récession ou d’une croissance très faible. L’invité la résume ainsi :
« On a une inflation qui est élevée et une récession donc on a ce qu’on appelle la stagflation. »
Marc Touati (OMERTA)
Cette situation résulte d’un enchaînement précis : d’abord un choc exogène (hausse des prix énergétiques), puis des effets de « second tour » qui se diffusent à toute l’économie. L’inflation initiale, liée au pétrole, s’est répercutée sur les matières premières, les engrais, puis les biens de consommation courante. L’épisode caniculaire de 2025 aggrave encore la pression sur les prix alimentaires. Résultat : la BCE se retrouve démunie face à un mal qu’elle ne peut traiter avec ses outils classiques.
Une banque centrale prise au piège de ses propres erreurs
Le cœur du problème, selon Marc Touati, est un décalage chronique entre la Banque centrale européenne et la réalité économique. « La BCE encore une fois est complètement à côté de la plaque », affirme-t-il. Son argumentaire s’appuie sur une séquence historique : en 2008, alors que la zone euro entrait en récession, la BCE avait relevé ses taux parce que le baril atteignait 150 dollars. Quelques mois plus tard, il avait fallu les baisser en catastrophe.
Le schéma s’est répété, mais en sens inverse. Pendant le coronavirus, puis dès 2015 avec les rachats d’actifs, la planche à billets a fonctionné à plein régime. Cette création massive de liquidités a généré un excès de demande par rapport à l’offre, nourrissant l’inflation. « L’inflation a commencé à augmenter dès 2021. La BCE ne l’a pas anticipé, elle a commencé à remonter les taux vraiment en 2022 alors que l’inflation était déjà là », rappelle l’économiste, qui file une métaphore parlante :
« L’inflation c’est comme le dentifrice : une fois qu’il est sorti du tube, on ne peut pas le remettre. »
Marc Touati (OMERTA)
L’augmentation des taux directeurs, logique quand l’inflation vient d’une demande excédentaire, devient contre-productive quand l’économie est en récession. Or, selon l’invité, l’inflation européenne actuelle n’a rien à voir avec un excès de demande : elle est exogène, importée. Le chômage augmente, les salaires se modèrent, et pourtant la BCE maintient sa pression monétaire. « On n’a ni l’un ni l’autre », résume-t-il : ni plein emploi, ni stabilité des prix.
Le cas français, amplificateur du malaise européen
La situation française aggrave le tableau. Avec des dépenses publiques représentant 57,5 % du PIB, la France se classe au premier rang européen en matière de pression fiscale et réglementaire. La dette publique a augmenté de 56 points de PIB depuis 2000, soit le plus fort dérapage de la zone euro. « C’est possible de baisser la dette publique. C’est ça qui est très dangereux, c’est qu’aujourd’hui il y a des pays qui ont fait des réformes et d’autres qui ne les ont pas fait, notamment la France », note Marc Touati.
Ce dérapage français pèse sur la crédibilité de toute la zone. Les taux d’intérêt des obligations d’État restent élevés malgré la détente sur les prix du pétrole, signe que les marchés intègrent un risque spécifique sur la soutenabilité des comptes publics. L’économie française cumule les handicaps : une croissance structurelle tombée à 0,9 % contre 2,5 à 2,8 % aux États-Unis, des faillites d’entreprises qui ont dépassé 70 000 sur douze mois, et un chômage orienté à la hausse.
Derrière les statistiques, le pouvoir d’achat qui s’érode
L’inflation officielle est une moyenne, rappelle l’invité. Les ordinateurs baissent, mais on n’en achète pas tous les jours. L’alimentation a progressé de plus de 25 % depuis 2021, l’énergie de près de 60 %. Les salaires n’ont pas suivi. « C’est pas dire que les prix baissent, ça veut dire que les prix augmentent moins vite. Ils continuent d’augmenter et plus que les revenus », précise-t-il.
Cette érosion du pouvoir d’achat s’accompagne d’un effet pervers : les ménages se tournent vers les produits chinois à bas prix, creusant le déficit commercial. La France affiche un déficit de 50 milliards d’euros par an avec la Chine, tandis que les exportations chinoises se détournent des États-Unis vers l’Europe après l’instauration des droits de douane américains.
Ce qu’il faut retenir
La stagflation européenne n’est pas un accident passager : elle résulte d’erreurs répétées de pilotage monétaire et de l’incapacité des dirigeants à réformer l’économie réelle. L’invité identifie trois urgences : réduire la pression fiscale, couper dans les dépenses publiques de fonctionnement et alléger les charges sur les salaires. Sans ces réformes structurelles, la zone euro restera, selon ses termes, « lanterne rouge de l’économie mondiale », avec la France en queue de cortège.
Vidéo « État de l’économie française, analyse OMERTA » de OMERTA
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