Vingt minutes de documentaire. C’est désormais trop long pour une partie des collégiens. Ophélie Roque, enseignante de lettres modernes en banlieue parisienne et auteure de Antisèche d’une prof pour survivre à l’Éducation nationale, observe depuis dix ans une transformation profonde de la réceptivité des élèves. En cause selon elle : le format TikTok, qui a redéfini ce que signifie « capter l’attention » en classe.
Quel est l’impact du format TikTok sur la concentration des élèves en classe ?
Le constat d’Ophélie Roque tient en quelques points précis, observés en situation réelle :
- Un seuil d’attention effondré : des vidéos documentaires de 20 minutes, autrefois tenues sans difficulté, perdent désormais les élèves en 4 à 5 minutes
- Une intolérance aux phases d’introduction : les premières pages d’un roman, qui installent un contexte, deviennent « l’horreur » pour des cerveaux formatés au démarrage immédiat
- Une réduction de la curiosité générale : même les anecdotes transversales, conçues pour ouvrir l’esprit hors du programme, suscitent de moins en moins d’intérêt
- Une mémoire fragmentée : les élèves reconnaissent eux-mêmes ne pas pouvoir dire quelles vidéos ils ont regardées après plusieurs heures de défilement
Une génération « hyperstimulée » qui ne sait plus attendre
Ophélie Roque établit une distinction nette entre la génération précédente, celle des réseaux sociaux naissants mais encore adossée à des « loisirs d’enfance » (dessins animés, jeux vidéo), et la génération actuelle, pour laquelle les réseaux sociaux constituent l’activité quasi exclusive. La différence n’est pas anecdotique : elle touche à la capacité d’entrer dans une narration qui se déploie progressivement.
« Les vidéos courtes ne vous proposent que ça. Hyperpercutantes, hyperpercutantes, hyperpercutantes. Donc l’enfant, il est tout le temps surstimulé. Prendre le temps de la nuance, amener les phases d’introduction sont excessivement pénibles pour le début d’un livre. »
Ophélie Roque (Front Populaire)
L’enseignante décrit un mécanisme précis : l’élève attend que chaque séquence, chaque texte, chaque cours fonctionne « bim badaboum toutes les 5 secondes ». Tout ce qui relève de l’installation, de la contextualisation, du développement progressif est perçu comme du temps perdu. La littérature, qui repose précisément sur l’art de différer et de construire, se retrouve en porte-à-faux avec ces attentes.
Le rôle des adultes dans ce formatage
Ophélie Roque refuse de faire des élèves les seuls responsables. Elle pointe une contradiction centrale : les adultes eux-mêmes n’ont pas de limites. Elle raconte ses propres moments de dérive sur les réseaux sociaux, ces demi-heures qui passent sans qu’on s’en aperçoive. « Quand les adultes n’en ont pas eux-mêmes, qu’est-ce que vous voulez imposer aux enfants ? », interroge-t-elle.
Elle décrit alors un double piège. D’un côté, l’école tente de s’adapter en baissant progressivement ses exigences, non par renoncement idéologique, mais par nécessité pratique : « quand vous perdez toute une classe, qu’est-ce que vous devez faire ? Vous devez vous adapter ». De l’autre, cette adaptation produit des programmes qui s’appauvrissent année après année, sans que la société dans son ensemble prenne la mesure du problème.
Ce que l’école ne peut pas réparer seule
L’enseignante reste lucide sur les limites de son action. Elle ne « répare » pas les élèves au sens où on l’entend parfois. Ceux qu’elle parvient à faire progresser sont le plus souvent ceux dont l’assise parentale a été solide, qui n’ont pas besoin d’une réparation mais d’un accompagnement exigeant. Pour les autres, ceux qui grandissent seuls face aux écrans, l’école ne dispose ni du temps ni des moyens nécessaires.
« Je pense que notre société est en train d’être addict à quelque chose sans vouloir prendre les moyens de dire "oui, j’ai un problème d’addiction, il faut que j’arrive à trouver un moyen de m’éloigner de tout ça". »
Ophélie Roque (Front Populaire)
Elle évoque un sevrage nécessaire, mais constate que personne, ni l’institution scolaire ni les familles ni les politiques publiques, ne semble prêt à l’engager. Le format court n’est pas un simple outil de divertissement : il reconfigure ce que les élèves attendent du monde, de la connaissance, du temps lui-même.
Ce qu’il faut retenir
Le format TikTok ne se contente pas de distraire : il installe un rapport à l’attention qui rend l’enseignement classique de plus en plus difficile, y compris pour des enseignants décidés à résister. Ophélie Roque n’apporte pas de solution simple, mais son témoignage dessine une piste : la concentration des élèves dépendra d’abord de la capacité des adultes à retrouver, eux aussi, le goût de la lenteur et de la nuance.
Vidéo « Entretien sur les difficultés de l’éducation nationale » de Front Populaire
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