Des avatars prédicateurs suivis par des centaines de milliers de personnes, une littérature « halal » inventée sur TikTok, des adolescents de 14 à 18 ans qui justifient les attentats de Charlie Hebdo : le phénomène décrit par l’écrivain et journaliste Omar Youssef Souleimane dans son livre Les héritiers de la haine (éditions Plon) documente une mutation profonde de la radicalisation. L’auteur, qui anime depuis 2020 des ateliers d’écriture dans des établissements scolaires d’Île-de-France, alerte sur un mécanisme précis : l’exploitation méthodique des réseaux sociaux par des prédicateurs radicaux pour diffuser un islam politique auprès d’une jeunesse en crise identitaire.

Pourquoi les prédicateurs islamistes ciblent-ils les jeunes Français sur TikTok ?

La réponse tient en trois points qui se renforcent mutuellement :

  • Un vide identitaire documenté : les adolescents passent entre 4 et 5 heures par jour sur les réseaux sociaux en semaine, et entre 7 et 8 heures le week-end, consommant « des vidéos vides de sens » qui génèrent selon Souleimane une crise d’appartenance et d’attachement à la France.
  • Un discours accessible en français : les prédicateurs maîtrisent parfaitement la langue française, en plus de l’arabe et de l’anglais, ce qui leur permet de toucher des jeunes de 2e ou 3e génération qui ne parlent pas la langue de leurs grands-parents.
  • Une stratégie de contournement : face à la loi contre le séparatisme qui permet d’arrêter un imam radical s’exprimant à visage découvert, certains prédicateurs utilisent des avatars numériques. Comme le souligne l’auteur :

Il y a des TikTok des prédicateurs fictifs, c’est-à-dire des prédicateurs qui n’existent pas, il s’agit des avatars. Et là ça devient énorme parce que heureusement on a la loi contre le séparatisme en France. Un imam qui apparaît à travers son propre visage peut être arrêté. Mais un avatar, on ne sait pas qui c’est.

Omar Youssef Souleimane (Front Populaire)

Un phénomène nouveau : le « djihad prédicateur »

Souleimane établit une distinction essentielle entre deux formes de radicalisation. À l’époque de Daech, entre 2015 et 2018, il existait un « djihad clair » : environ 1 200 Français sont partis en Syrie et en Irak pour combattre. Aujourd’hui, l’auteur décrit ce qu’il appelle un « djihad prédicateur » : non plus prendre les armes, mais « refaire de la France une terre d’islam politique, une terre des frères musulmans ».

Cette stratégie s’inspire directement de l’histoire récente du Moyen-Orient, et particulièrement de la Syrie. Souleimane, qui a grandi en Arabie saoudite et fui la Syrie en 2012, rappelle comment les frères musulmans ont transformé son pays d’origine. Après l’écrasement de leur insurrection armée à Hama en 1982, ils ont adopté un discours victimaire et décidé de « s’infiltrer dans la société pour la transformer en société islamiste ». Résultat : sa grand-mère, qui n’était pas voilée dans les années 1960, a fini par porter le voile « parce qu’elle n’avait pas le choix ». Le mécanisme d’infiltration progressive, d’abord par les femmes et la question vestimentaire, puis par l’ensemble des pratiques sociales, est aujourd’hui reproductible.

Les réseaux sociaux comme machine à radicaliser

L’inquiétude de l’auteur ne porte pas uniquement sur les contenus explicitement violents. Il décrit des phénomènes apparemment anodins mais révélateurs : une « littérature halal » promue sur TikTok, alors même que la littérature arabe classique était, rappelle-t-il, « tellement sensuelle ». Des prédicateurs inventent un islam « qui n’a jamais existé » pour imposer une pureté illusoire et éloigner les jeunes de toute forme de sensualité ou de liberté.

Cette radicalisation s’appuie sur un terreau particulier. Les adolescents que côtoie Souleimane lui ont confié qu’ils passaient leur temps à la maison dans « une ambiance coranique », avec des chaînes comme IQRA diffusées en continu. Ils grandissent entre deux mondes : une sphère familiale qui leur enseigne que le prophète est « le seul guide, l’exemple de leur vie », et une école censée transmettre la République et la laïcité. Or, comme le constate l’auteur, l’école a perdu cette bataille culturelle.

Une jeunesse qui rejette la France qu’elle ne connaît pas

Ce qui frappe le plus Omar Youssef Souleimane, c’est le paradoxe identitaire. Lui qui a traversé la Méditerranée en 2012, sans parler un mot de français, pour fuir la dictature et la guerre, a obtenu la nationalité française en 2022 après un parcours d’intégration sincère. En face, des adolescents nés en France, de 2e ou 3e génération, lui répondent « je vais dans mon pays » quand il demande ce qu’ils feraient en cas de crise majeure :

Il y a toujours la majorité qui me disent : "Moi je vais dans mon pays". Mais il est où ton pays ? Ton pays c’est ici. Tu es française, tu es français. "Non, moi monsieur, je suis algérien ou marocain."

Omar Youssef Souleimane (Front Populaire)

Ces jeunes ne parlent pas la langue de leurs grands-parents, ne sont jamais allés en Algérie ou au Maroc, mais revendiquent ces identités « pour ne pas être français ». La France, selon eux, c’est « le pays du racisme » ou « de la violence policière ». Un discours qui ne vient pas de nulle part : réseaux sociaux, certaines influences politiques, parfois même des propos entendus en classe ou à la télévision. Comme le dit Souleimane : « Je n’accuse en aucun cas nos jeunes. Les gens sont les reflets de leur entourage. »

Ce qu’il faut retenir

La radicalisation décrite par Omar Youssef Souleimane n’est plus principalement armée mais culturelle et identitaire. Elle exploite habilement les failles de notre école, la faiblesse de la transmission de la langue et de l’histoire de France, et l’absence d’un discours structuré face à l’offensive numérique des prédicateurs. L’auteur plaide pour une reprise en main culturelle : réapprendre à ces jeunes à être fiers d’être français, à maîtriser leur langue, à douter et à débattre. C’est à ce prix, selon lui, que la République pourra reconquérir une jeunesse dont personne ne parle la langue, ni celle de la France ni celle de ses origines. Le Souv, pour une France qui s’appartient.

Vidéo « Radicalisation à l’école, entretien avec Omar Youssef Souleimane » de Front Populaire

Pour aller plus loin

Cet article vous a-t-il été utile ?

Qu’est-ce qui n’allait pas ? (facultatif)

Signaler une erreur

Merci, c’est noté.