Depuis le déclenchement de la guerre en Ukraine, les appels à une « souveraineté européenne » se multiplient dans les discours officiels. Réarmement collectif, mutualisation des moyens, autonomie stratégique : le vocabulaire utilisé laisse entendre que l’Europe est en train de construire sa propre puissance, indépendante et souveraine. Une analyse plus précise des mécanismes à l’œuvre depuis deux décennies raconte pourtant une tout autre histoire.
Les transferts de compétences militaires, numériques et commerciaux profitent-ils réellement à l’Union européenne ou renforcent-ils un espace transatlantique sous influence américaine ?
Les traités signés par la France et ses partenaires européens ces vingt dernières années dans les domaines militaire, numérique et commercial ont systématiquement renforcé une intégration transatlantique plutôt qu’une souveraineté européenne autonome. Selon Laurent Ozon, essayiste et analyste indépendant invité à analyser ces dynamiques, le discours sur l’Europe-puissance masque en réalité un transfert continu de compétences des États-nations vers des intérêts américains.
Une Europe militaire sous tutelle américaine
Le paradoxe est saisissant. Les centaines de milliards d’euros votés récemment par les parlements européens pour augmenter les budgets de défense aboutissent, dans les faits, à renforcer la dépendance à l’industrie d’armement américaine. « Dans la mesure où on ne produit pas ces armes nous-même, il va bien falloir qu’on les achète quelque part », rappelle Laurent Ozon, pointant la destination évidente de ces commandes : l’autre côté de l’Atlantique.
Cette dépendance n’a rien d’accidentel. Elle résulte d’une architecture institutionnelle patiemment construite. Les traités successifs avec les États-Unis ont verrouillé les capacités d’autonomie dans les secteurs stratégiques : gestion des données, commerce, industrie, défense. Le résultat est un « parasitisme total » selon les termes de l’analyste, bien éloigné de la souveraineté européenne promise par les discours officiels.
La construction d’un narratif qui occulte la réalité des transferts
Le mécanisme repose sur un glissement sémantique systématique. On parle d’« Europe » alors qu’on désigne en réalité la technocratie des commissaires européens. On évoque une « mutualisation des moyens » alors qu’il s’agit de déposséder les États-nations de leurs compétences régaliennes. Et surtout, on présente ces abandons comme un gain collectif.
« On a tendance à dire aux gens : on peut te piquer tes droits en tant que Français mais c’est de la mutualisation, on sera plus fort ensemble parce que c’est l’Europe. »
Cette stratégie narrative permet de faire accepter des transferts de souveraineté qui, examinés de près, ne créent aucune puissance européenne réelle. Les exemples abondent : aucun traité signé ne construit une capacité autonome de projection ou de décision stratégique. L’OTAN, structure dirigée de facto par Washington, reste le cadre opérationnel unique, et les efforts de défense européens s’y intègrent de manière subordonnée.
La dimension économique et numérique du déséquilibre
Au-delà du seul domaine militaire, c’est l’ensemble des infrastructures critiques qui se trouvent progressivement intégrées à un espace normatif transatlantique. La gestion des données, les standards technologiques, les règles commerciales : dans chacun de ces domaines, les traités signés avec les États-Unis sapent les capacités européennes à définir leurs propres normes et à protéger leurs intérêts.
Le phénomène s’accélère à la faveur des crises. La guerre en Ukraine sert de catalyseur : elle justifie une augmentation massive des budgets militaires, elle légitime des transferts accélérés de compétences, elle crée un état d’urgence permanent qui court-circuite le débat démocratique. Pourtant, note l’analyste, tous les indicateurs montrent que cette « souveraineté européenne » reste un mirage, tandis que l’intégration transatlantique progresse à grands pas.
Ce qu’il faut retenir
Loin de construire une Europe-puissance capable de faire entendre sa voix, les transferts de souveraineté opérés ces vingt dernières années renforcent un espace transatlantique structuré autour des intérêts américains. Le vocabulaire de l’« autonomie stratégique » masque une réalité institutionnelle et industrielle qui va dans le sens opposé. Comprendre ce décalage est un préalable indispensable à tout débat sur la souveraineté française.
Le Souv, pour une France qui s’appartient.
Voir aussi
[](https://www.youtube.com/watch?v=Wec_9EBFHbc)
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