On présente souvent les BRICS comme un bloc flou, mû par un simple rejet de l’Occident ou une coalition d’intérêts disparates. Pourtant, à écouter l’historien Pierre-Yves Rougeyron, leurs attentes dans le jeu mondial sont étonnamment ramassées : trois exigences, pas quarante. Trois principes qui dessinent les contours d’un multilatéralisme refondé, loin des discours sur les valeurs et du surplomb occidental. De quoi parle-t-on exactement ?

Que réclament les BRICS à l’ordre mondial actuel ?

Les pays BRICS exigent trois choses : la reconnaissance de leur droit à la puissance, l’abandon du discours occidental sur les valeurs comme instrument de pression diplomatique, et un strict retour au droit international classique fondé sur la charte de San Francisco, sans supranationalité imposée. Un programme qui tient en trois lignes mais qui rebat entièrement les cartes de l’architecture mondiale héritée de l’après-guerre froide.

La puissance est un droit, pas un privilège occidental

Le premier point est simple à énoncer mais redoutable dans ses implications. Pour Pierre-Yves Rougeyron, les BRICS ne demandent ni charité ni revanche : ils affirment que la puissance est un droit, et que personne n’a de titre à la leur dénier. La France a eu le droit de devenir une puissance, elle a le droit de le rester ; les autres nations ont le droit de le devenir à leur tour.

Cette exigence heurte de plein fouet l’habitude occidentale de distribuer les rôles : à nous la puissance, aux autres la figuration ou la subordination. Elle conteste aussi les formes douces de la domination, celles qui s’habillent en conditionnalités économiques ou en leçons de gouvernance.

On en perçoit la portée concrète avec un exemple récent : la proposition de reconnaissance d’un État palestinien, négociée entre Riyad et Paris, et portée devant les Nations unies. Une reconnaissance en trompe-l’œil, puisque les mêmes puissances conditionnaient l’existence de cet État au désarmement immédiat de toute résistance palestinienne. « On reconnaît votre État, mais par contre, votre revendication de puissance, c’est-à-dire votre droit à la défense armée, on y contrevient immédiatement », commente l’historien. Un État sans les attributs de la puissance n’est pas un État souverain, c’est un décor.

En finir avec les leçons de morale

Deuxième exigence : la démoralisation de la vie internationale. Le terme peut surprendre. Il ne s’agit évidemment pas d’un éloge de l’immoralité, mais du refus d’une diplomatie où les valeurs occidentales servent d’étalon universel et de justification à toutes les interventions.

« Vos valeurs ne sont pas au-dessus des nôtres. Vous n’avez pas le droit d’évaluer notre conduite à cette aune-là. »

Pierre-Yves Rougeyron (The Black Elephant Experience)

Les exemples qui nourrissent l’exaspération ne manquent pas. Pierre-Yves Rougeyron rappelle la guerre d’Afghanistan, où l’on a expliqué au monde qu’il s’agissait d’ouvrir les écoles aux filles, pendant que l’Occident maintenait au pouvoir un régime tenu par le frère d’Hamid Karzaï, qui contrôlait le trafic d’opium. Même mécanique, côté iranien : on prétend libérer les femmes du voile au nom des droits humains pendant que se jouent des intérêts stratégiques que personne n’ose nommer.

Cette posture d’Übermensch moral irrite d’autant plus qu’elle ne convainc personne. « Quand tu vois ça, tu te dis que les gens ne sont pas assez cons », tranche l’historien. La leçon vaut avertissement : le discours des valeurs est inaudible quand il n’est pas étayé par une cohérence des actes. À trop agiter les grands principes pour masquer des rapports de force, on finit par discréditer les principes eux-mêmes.

Le retour à la charte de San Francisco

Troisième pilier : le droit international classique. Pas de supranationalité, pas de gouvernance mondiale échappant au contrôle des peuples, mais un respect strict de la charte de San Francisco, signée en 1945. Un texte que Rougeyron tient pour « ce que nous avons fait certainement de mieux au sortir de la guerre ».

L’idée est simple : le droit international doit redevenir un cadre de coexistence entre États souverains, non un outil de contrainte au service des plus forts. La guerre froide a perverti cette architecture prometteuse en sédimentant un « sentiment obsidional occidental » où l’Occident, entouré de « barbares », s’est arrogé le monopole de la normalité et le droit d’intervenir partout. Ce monde-là est mort, rappelle l’historien, et il est grand temps de reprendre les promesses inabouties de 1945.

Cette exigence implique une rupture nette avec l’idée que des instances internationales pourraient primer sur la volonté des nations. Pour les BRICS, le multilatéralisme ne signifie pas la dilution des souverainetés dans une gouvernance globale, mais la coopération entre États libres et égaux en droit.

Du leadership à la domination : un glissement que la France peut refuser

Ce recul du leadership américain ne débouche pas automatiquement sur un vide. Il ouvre, selon Pierre-Yves Rougeyron, une fenêtre pour un autre type de puissance, celui que la France a historiquement incarné : la puissance d’équilibre, fondée non sur la domination mais sur la capacité à « perdurer ».

Le problème, souligne-t-il, c’est que les dirigeants européens répondent à ce moment de bascule par un réflexe régressif. Faute de comprendre ce qu’était réellement le leadership, ils retournent à une vision archaïque : la puissance par la peur, par la capacité à mener des guerres, par la prétention à une supériorité morale qui légitime les règles du jeu pour soi seul.

« C’est rien de plus que le masque ripoliné de l’ancien désordre colonial. Ni plus ni moins. »

Pierre-Yves Rougeyron (OMERTA)

Ce réflexe produit des aberrations concrètes. Rougeyron rappelle que la moitié des consommations stratégiques des pays européens provient de Chine. Vouloir un rapport de force frontal dans ce contexte relève, selon lui, d’une incohérence profonde. De la même façon, les sanctions occidentales contre la Russie, la Corée du Nord ou Cuba n’ont, à ses yeux, démontré qu’une seule chose : elles renforcent les régimes qu’elles visent quand ceux-ci résistent, et ne frappent que les populations civiles dans les autres cas.

C’est précisément là que la France pourrait se distinguer, en étant, selon lui, le premier pays occidental à lever unilatéralement ses sanctions hors attaque directe de ses intérêts, et à nommer ce que les dirigeants appellent la « souveraineté européenne » pour ce qu’elle est : une tentative de reproduire un modèle de domination dont l’heure est passée.

Ce qu’il faut retenir

Les trois exigences des BRICS identifiées par Pierre-Yves Rougeyron forment un programme cohérent : droit à la puissance, refus du magistère moral occidental, ancrage dans le droit international classique. Loin d’un simple anti-occidentalisme, elles dessinent un ordre fondé sur l’égalité réelle des nations, où la souveraineté retrouve sa place centrale. Une feuille de route qui mérite mieux que des caricatures, car c’est sur ces bases, et pas sur d’autres, que se redessinera la coopération internationale de demain.

Le Souv, pour une France qui s’appartient.

Vidéo « Convergences potentielles entre Mélenchon et les souverainistes » de The Black Elephant Experience

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