En 1965, la France vit un moment politique inédit : pour la première fois, le président de la République est élu au suffrage universel direct. Cette élection ne se résume pas à un simple changement de procédure constitutionnelle. Elle marque l’irruption de la télévision comme scène centrale du débat démocratique, avec des techniques de communication politique directement importées des États-Unis. Retour sur un tournant qui a redessiné durablement le paysage électoral français.
Qu’est-ce que la première élection présidentielle au suffrage universel en 1965 a changé dans la communication politique française ?
L’élection de 1965 introduit en France plusieurs ruptures majeures :
- Pour la première fois, les candidats mènent campagne à la télévision, un média que les Français découvrent comme vecteur de propagande électorale
- Des techniques de marketing politique américaines font leur apparition, notamment le « teaser », qui intrigue le public avant de révéler le candidat
- Le général de Gaulle, pourtant favori, refuse dans un premier temps de faire campagne, persuadé que sa légitimité historique suffira à le faire élire dès le premier tour
- Cette élection voit émerger des figures politiques médiatiques comme Jean Lecanuet, dont le sourire télévisé devient un objet de curiosité et de commentaire amusé
Ce scrutin marque l’entrée de la France dans la modernité électorale, mais aussi le début d’une ère où l’image et la mise en scène prennent le pas sur le fond.
Des méthodes américaines qui débarquent dans les foyers français
L’invité de l’entretien souligne que les Français de 1965 étaient peu préparés à ce déferlement de techniques venues d’outre-Atlantique.
« Les gens rient de ça parce que c’était la première fois qu’on voyait des campagnes télévisées à l’américaine. »
Union Populaire Républicaine
Parmi ces innovations, le « teaser » retient particulièrement l’attention. Ce procédé marketing, que l’invité rattache au verbe anglais to tease (intriguer), consiste à lancer une campagne en plusieurs temps : on attise d’abord la curiosité, puis on dévoile le candidat dans un second temps. Le magazine L’Express, dirigé par Jean-Jacques Servan-Schreiber, lance ainsi une campagne intitulée « Monsieur X contre de Gaulle », qui passionne les Français et les tient en haleine jusqu’à la révélation du nom : Gaston Defferre.
Cette importation de méthodes anglo-saxonnes ne se limite pas au « teaser ». Jean Lecanuet incarne le candidat façonné pour la télévision, à l’image de ce que les Américains avaient expérimenté quelques années plus tôt lors du débat Kennedy-Nixon. La politique française bascule dans l’ère du paraître médiatique.
De Gaulle face au suffrage universel : l’orgueil d’un homme providentiel
L’un des aspects les plus frappants de cette élection est l’attitude du général de Gaulle. Comme le rappelle l’invité, le fondateur de la Ve République n’avait jamais affronté le suffrage universel direct. Il était arrivé au pouvoir en 1944 à la tête de la France libre, puis en 1958 dans le contexte de la crise algérienne, sans jamais passer par les urnes.
En 1965, de Gaulle est convaincu que sa stature historique le dispensera de descendre dans l’arène. Il refuse de faire campagne. Résultat : il est mis en ballottage au premier tour avec seulement 44 % des voix, ce qui est certes élevé au regard des standards actuels, mais constitue un échec personnel cuisant pour l’homme du 18 juin.
« Il hésite d’ailleurs à démissionner puis finalement il accepte pour le deuxième tour de se présenter face à son concurrent du deuxième tour qui est François Mitterrand. »
Union Populaire Républicaine
Cette humiliation initiale le contraint à entrer dans le jeu télévisuel. Pour le second tour, il accepte de poser sur une affiche où il apparaît sous le slogan « Pour le succès de la France », tandis que son adversaire François Mitterrand choisit « L’Europe et l’amitié des peuples ». L’invité y voit le lancement d’une opposition rhétorique qui traverse encore le débat public : le camp souverainiste serait celui de « l’isolement », tandis que le camp européiste incarnerait « l’ouverture ».
Les médias, ces nouveaux faiseurs de rois
Ce que révèle surtout l’élection de 1965, c’est le pouvoir immense que la télévision confère à ceux qui en maîtrisent les codes. L’invité évoque une loi fondamentale de la communication politique contemporaine :
Plus vous passez à la télévision, plus vous obtenez de voix dans les urnes, quelles que soient la qualité ou la vacuité de vos propos.
Cette mécanique, que les Américains ont théorisée sous le nom de « prophétie autoréalisatrice », s’est imposée en France à partir de ce scrutin fondateur. Un candidat peu connu mais très exposé médiatiquement peut devancer un adversaire autrement plus expérimenté mais absent des écrans. L’invité illustrera d’ailleurs ce phénomène en analysant l’élection présidentielle de 2012, où le temps de parole télévisuel des candidats au mois de janvier avait presque exactement prédit l’ordre d’arrivée au premier tour.
Ce qu’il faut retenir
L’élection présidentielle de 1965 ne constitue pas seulement la première désignation d’un chef d’État au suffrage universel direct. Elle installe durablement un régime médiatique où la mise en scène télévisuelle devient un levier central de conquête du pouvoir. Cinquante ans plus tard, les mêmes dynamiques continuent de structurer la vie politique, rappelant que la bataille de l’opinion publique se joue d’abord sur les écrans.
Le Souv, pour une France qui s’appartient.
Pour aller plus loin
- Le dernier Mitterrand, Georges-Marc Benamou (Plon)
- C’était de Gaulle, Alain Peyrefitte (Fayard)
- Le Grand Échiquier, Zbigniew Brzeziński (Hachette Littératures)
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