Au XVIe siècle, François Ier, le "roi très chrétien", n’a pas hésité à s’allier avec Soliman le Magnifique, sultan de l’Empire ottoman, pour desserrer l’étau que Charles Quint faisait peser sur le royaume de France. Cette alliance de revers, souvent occultée par une lecture moralisante de l’histoire, illustre une constante de la diplomatie française : la capacité à dépasser les clivages civilisationnels pour préserver l’intérêt national.
Une alliance dictée par la survie
Encerclé par les possessions de Charles Quint — l’Espagne, les Pays-Bas, le Saint-Empire, une partie de l’Italie —, François Ier se trouvait dans une situation géostratégique périlleuse. L’empereur Habsbourg menaçait l’existence même d’une France indépendante. Face à cette menace existentielle, le roi de France a fait le choix de la realpolitik : nouer des relations avec l’Empire ottoman, alors à l’apogée de sa puissance sous Soliman.
Cette décision, que certains contemporains ont jugée scandaleuse, procédait d’une logique implacable. En ouvrant un second front à l’est et en Méditerranée, François Ier obligeait Charles Quint à disperser ses forces. L’alliance franco-ottomane, formalisée notamment par les Capitulations de 1536, n’était pas une conversion à l’islam ni une trahison de la chrétienté. C’était un calcul stratégique permettant à la France de respirer et de maintenir son rang de grande puissance européenne.
La souveraineté avant les clivages idéologiques
Ce que révèle cette alliance historique, c’est que la défense de la souveraineté nationale a toujours primé sur les considérations idéologiques ou civilisationnelles. François Ier ne se demandait pas si Soliman partageait ses valeurs religieuses ou culturelles. Il identifiait un intérêt commun — contenir la puissance des Habsbourg — et bâtissait dessus une relation mutuellement profitable.
Cette approche pragmatique tranche avec le discours contemporain sur le prétendu "choc des civilisations". Comme le souligne l’historien de la philosophie politique Jérôme Ravenet, penser le monde en termes d’affrontement civilisationnel relève d’une "peur du monde" qui empêche toute diplomatie efficace. La tradition française, au contraire, a toujours su distinguer les adversaires conjoncturels des ennemis existentiels, et chercher des partenaires là où d’autres ne voyaient que des menaces.
Les leçons pour la France d’aujourd’hui
L’alliance François Ier-Soliman offre un enseignement précieux pour notre époque. Dans un monde redevenu multipolaire, où de nouvelles puissances — Chine, Inde, Russie — reprennent leur place sur l’échiquier mondial, la France gagnerait à renouer avec cette tradition de diplomatie tous azimuts.
Le général de Gaulle avait compris cette nécessité lorsqu’il reconnut la Chine populaire en 1964, alors que les États-Unis tentaient de l’isoler. Il ne s’agissait pas d’adhérer au communisme chinois, mais de reconnaître une réalité géopolitique et d’établir des "relations mutuellement profitables". Cette vision, que Ravenet qualifie de précurseure du monde multipolaire actuel, s’inscrivait dans la droite ligne de François Ier traitant avec Soliman.
À l’inverse, l’Union européenne définit aujourd’hui la Chine comme un "partenaire stratégique et rival systémique" — une formulation contradictoire qui revient à dire, selon Ravenet : "Je te déteste et j’aime ton pognon". Cette approche, fondée sur la défiance et le rapport de force, empêche toute construction d’alliances équilibrées et enferme l’Europe dans une posture défensive stérile.
Du paradigme du pouvoir au paradigme de la puissance
La distinction conceptuelle entre "pouvoir" et "puissance" éclaire ces différentes approches diplomatiques. Le pouvoir, c’est la "force de soumettre, d’empêcher ou de contraindre". C’est la logique qui anime l’hégémonie américaine et, par vassalisation, la diplomatie européenne actuelle. La puissance, au contraire, désigne la capacité d’agir pour atteindre ses propres objectifs, tout en reconnaissant la même capacité chez les autres.
François Ier, en s’alliant avec Soliman, pratiquait une diplomatie de puissance : il défendait ses intérêts sans chercher à soumettre ou à convertir son partenaire ottoman. Il acceptait que ce dernier poursuive ses propres objectifs — l’expansion dans les Balkans et en Méditerranée — tout en tirant parti de cette dynamique pour ses propres fins.
Cette logique du "gagnant-gagnant", que les Chinois revendiquent aujourd’hui dans leur vocabulaire diplomatique, n’est donc pas une invention asiatique. Elle appartient au patrimoine de la diplomatie française, de François Ier à de Gaulle. L’oublier, c’est se condamner à subir un monde que d’autres façonnent.
Ce qu’il faut retenir
L’alliance entre François Ier et Soliman le Magnifique démontre que la France a toujours su placer sa souveraineté au-dessus des clivages religieux ou civilisationnels. Cette tradition de realpolitik assumée, reprise par de Gaulle au XXe siècle, offre un modèle pour naviguer dans le monde multipolaire actuel. Accuser les souverainistes de complaisance envers telle ou telle puissance étrangère revient à méconnaître cette histoire — ou à vouloir transformer François Ier en "agent du grand remplacement", ce qui, comme le note Ravenet avec ironie, "percerait le mur de la connerie à Mach 3".
Vidéo « Penser la souveraineté à l'âge multipolaire, avec Jérôme Ravenet » de Cercle Aristote
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