L’écrivain et voyageur Sylvain Tesson, lors d’un entretien accordé à France Inter à l’occasion de la réédition de Sur les chemins noirs, a livré une critique aussi feutrée que dévastatrice du fonctionnement administratif français. Derrière l’apparente bienveillance de l’État providence se cache, selon lui, un mécanisme redoutable : l’administration ne se contente pas de répondre aux besoins des citoyens, elle les crée et s’interpose entre les acteurs pour se rendre indispensable. Une analyse qui résonne avec les intuitions de nombreux Français confrontés à la lourdeur bureaucratique.

Pourquoi l’administration française crée-t-elle plus de dépendance qu’elle n’en résout ?

En trois mécanismes enchaînés : d’abord, l’administration s’interpose entre des acteurs qui pourraient interagir directement, en prélevant au passage une commission sous forme de cotisations, de taxes ou de contrôles (contrat de travail, permis de construire, héritage). Ensuite, elle génère des problèmes inédits que seule une administration supplémentaire pourra résoudre, créant une boucle de dépendance. Enfin, elle uniformise les territoires en niant les spécificités locales, langues et coutumes comprises, ce qui renforce la dépendance à l’égard du centre parisien. Sylvain Tesson résume ce processus d’une formule limpide, citée dans l’entretien : « L’administration, elle arrive, elle aménage, elle dit : "Je vais tout régenter, tout réguler, et ensuite je ferai une politique de régulation des effets problématiques de ma propre politique." »

Le piège de la régulation : quand l’État crée les problèmes qu’il prétend résoudre

Le raisonnement de Sylvain Tesson repose sur une observation simple : beaucoup d’initiatives individuelles ou collectives pourraient se déployer sans intermédiaire administratif. Un artisan et un client, un héritier et sa famille, un agriculteur et sa terre. Mais l’administration s’intercale systématiquement, imposant des procédures, des validations, des cotisations. Ce faisant, elle crée une dépendance structurelle : le citoyen ne peut plus rien entreprendre sans passer par elle.

Cette mécanique trouve ses racines dans la tradition jacobine française, que Tesson n’hésite pas à qualifier d’« héritage de la triple vibration impériale, monarchique, républicaine ». La France est l’un des pays les plus centralisés du monde, où Paris concentre les institutions et distribue le pouvoir. Ce centralisme n’est pas un simple arrangement administratif : il constitue une philosophie politique qui voit dans les périphéries des territoires à encadrer plutôt qu’à libérer.

L’écrivain cite Balzac et son roman Les Chouans, qui met en scène la guerre de Vendée, épisode historique douloureux où la République jacobine a imposé par la force son ordre à une région récalcitrante. Ce n’est pas un hasard si cette référence littéraire surgit dans son propos : elle rappelle que l’uniformisation administrative a souvent fonctionné comme un outil de conquête territoriale, bien plus que comme un service philanthropique.

Des citoyens qui demandent l’administration tout en redoutant son emprise

Un paradoxe traverse les territoires que Sylvain Tesson a arpentés. Les habitants des zones rurales réclament des services publics (hôpitaux, écoles, réseaux) tout en se méfiant de ce que l’administration apporte avec elle. Car l’État n’installe jamais seulement un hôpital : il ajoute une gendarmerie, un centre des impôts, une prison parfois, et impose ses normes. L’écrivain avertit : « L’administration, elle est pas très philanthrope. C’est plutôt une espèce de conquête du territoire par l’aménagement. »

Ce constat fait écho à ce que la philosophe et romancière Ayn Rand a théorisé dans La Grève : une administration qui étouffe toute pulsion de vie en rendant chaque démarche si longue et coûteuse que les citoyens finissent par renoncer à agir. Tesson ne cite pas explicitement ce roman dans l’entretien, mais sa critique rejoint cette idée d’un État qui se nourrit de la passivité qu’il engendre. D’ailleurs, il le dit sans détour : « L’aménagement, je m’en méfie. »

Pourtant, les Français entretiennent un rapport schizophrénique à cette situation. Ils souhaitent être « maternés » (protégés, soignés, assistés) tout en refusant d’être « paternés » (dirigés, contrôlés, infantilisés). Tesson souligne ce tiraillement, qui traverse autant les administrés que les décideurs, et qui explique en partie l’immobilisme français. La conclusion implicite de son propos est que l’autonomie véritable ne se décrète pas, elle se conquiert par l’expérience, notamment celle de la marche et du dénuement volontaire qu’il a lui-même pratiqués.

Ce qu’il faut retenir

La critique de Sylvain Tesson n’est pas un appel à détruire toute administration, mais une invitation à réfléchir aux conditions d’une reconquête de l’autonomie individuelle et locale. La marche à travers les chemins noirs qu’il décrit est aussi une expérience politique : celle d’un homme qui redécouvre qu’on peut vivre sans tutelle, à condition d’accepter une certaine rusticité. À l’heure où la France semble empêtrée dans des réformes qui ne changent rien, cette leçon venue des sentiers mérite peut-être plus d’attention que bien des rapports technocratiques.


Le Souv, pour une France qui s’appartient.

Vidéo « Sylvain Tesson critique France Inter » de Le Hussard

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