Parmi les abandons industriels français des dernières décennies, celui du programme Astrid occupe une place à part. Ce réacteur à neutrons rapides ne promettait pas seulement une électricité décarbonée : il offrait à la France une autonomie énergétique mesurée en millénaires. Retour sur ce que nous avons perdu, et pourquoi.

Qu’est-ce que le réacteur Astrid et pourquoi son abandon est-il stratégiquement majeur ?

Astrid était un projet de réacteur à neutrons rapides capable d’utiliser comme combustible l’uranium appauvri, dont la France possède des stocks considérables. Il devait en outre produire son propre plutonium, brûler une partie des déchets nucléaires existants et assurer une souveraineté énergétique totale sur un horizon de 3 000 à 4 000 ans. Son abandon, décidé sous pression politique, prive le pays d’une indépendance que même le parc actuel ne peut garantir puisqu’il dépend encore d’importations de minerai.

Un outil de souveraineté unique au monde

Louis Gallois, ancien patron d’EADS et de la SNCF, décrit dans un entretien aux Forces Françaises de l’Industrie la logique qui sous-tendait ce programme. Le principe est limpide : les réacteurs classiques consomment uniquement l’isotope 235 de l’uranium. Pour l’extraire, on accumule d’énormes volumes d’uranium appauvri, aujourd’hui stocké sans usage.

Astrid fonctionnait précisément avec cet uranium appauvri. Mieux : le réacteur produisait lui-même le plutonium nécessaire à son fonctionnement, ce que les spécialistes appellent la fermeture du cycle. Louis Gallois résume :

« On a un outil qui nous assure une totale indépendance parce qu’on a à peu près 3 à 4 000 ans de stock avec la production d’électricité telle que nous la connaissons actuellement. »

Louis Gallois (Forces Françaises de l’Industrie)

En clair, plus besoin d’importer du minerai. Plus de vulnérabilité aux aléas géopolitiques qui pèsent sur les approvisionnements. Et comme le réacteur consomme une partie des déchets, il réduit aussi le volume de ce qu’il faut stocker. Une boucle vertueuse sur tous les plans.

Un coup d’arrêt politique plutôt que technique

Comment un tel projet a-t-il pu être abandonné ? La réponse n’est ni industrielle ni scientifique. Louis Gallois pointe une succession de décisions politiques dictées par des compromis électoraux et des pressions idéologiques.

La séquence qu’il décrit commence avec l’arrêt de Superphénix, sacrifié pour obtenir la participation des écologistes au gouvernement Jospin. Elle se poursuit avec l’absence de nouveaux lancements de réacteurs, puis avec la fermeture programmée de 14 tranches. Chaque recul a érodé les compétences de la filière, démobilisé les industriels et dissuadé les jeunes de s’engager dans ce qui apparaissait comme un secteur en déclin.

L’abandon d’Astrid s’inscrit dans cette trajectoire. Pour Louis Gallois, l’épisode de Fukushima a été instrumentalisé au-delà de toute mesure :

« Fukushima, c’est un tsunami qui a fait 25 000 morts. La centrale elle-même a fait deux ou trois morts. Tout ça a été mis en exergue. On n’a pas regardé pourquoi Fukushima avait été une catastrophe. Tout ça a été instrumentalisé et les politiques se sont laissé entraîner là-dedans. »

Louis Gallois (Forces Françaises de l’Industrie)

Fermer Fessenheim pour satisfaire les exigences allemandes, stopper Astrid, réduire la voilure du programme Messmer : pour l’ancien commissaire général à l’investissement, c’est la pression écologiste qui a dicté ces choix, à rebours des avis scientifiques. L’Académie des sciences, l’Académie des technologies, des personnalités comme Yves Bréchet ont pourtant rendu des rapports convergents. Ils n’ont pas été suivis.

Des signaux encourageants mais un retard à combler

La relance du nucléaire annoncée par Emmanuel Macron marque un tournant. Les formations spécialisées, notamment aux Arts et Métiers, font à nouveau le plein. Les jeunes perçoivent qu’il y a un avenir dans ces métiers, et que le nucléaire représente une solution climatique crédible.

Reste que le temps perdu ne se rattrape pas en un mandat. Louis Gallois rappelle que le prochain réacteur, Flamanville 2, n’entrera pas en service avant 2038. D’ici là, la France devra gérer une transition où les énergies renouvelables peuvent jouer un rôle d’appoint, mais sans se substituer à une base pilotable et compétitive.

2022 : quand tous les voyants sont passés au rouge en même temps

La crise de 2022 n’est pas née d’une seule défaillance, mais d’une accumulation de chocs simultanés qui a révélé la fragilité structurelle du système. Au moment où la guerre en Ukraine faisait exploser le prix du gaz sur les marchés européens, avec un mégawattheure franchissant par moments la barre des 1 000 euros, EDF faisait face à une crise interne sans précédent : des défauts de corrosion sous contrainte ont contraint l’entreprise à mettre à l’arrêt plus de la moitié de ses réacteurs nucléaires pour maintenance et vérifications. En parallèle, la sécheresse historique de l’été 2022 a réduit la production des barrages hydroélectriques, certaines régions enregistrant jusqu’à 25 % de production en moins par rapport à l’année précédente.

La France, exportatrice nette d’électricité depuis des décennies, s’est retrouvée pour la première fois contrainte d’importer. Et c’est là que le mécanisme de l’ARENH a produit ses effets les plus absurdes : EDF devait continuer à vendre de l’électricité à ses concurrents à 42 euros le mégawattheure, alors qu’elle l’achetait parfois entre 300 et 600 euros sur le marché de gros pour honorer ses propres engagements de fourniture. Certains fournisseurs alternatifs ont alors profité de la situation pour résilier les contrats de leurs clients et revendre immédiatement cette électricité au prix fort, générant des marges considérables pendant que les ménages et l’État absorbaient le choc.

C’est dans ce contexte que le gouvernement a mis en place le bouclier tarifaire, dont le coût total pour les finances publiques s’est élevé à 72 milliards d’euros, auxquels s’ajoutent 9 milliards pour le rachat des parts d’actionnaires d’EDF, au bord de l’asphyxie financière.

Ce qu’il faut retenir

L’abandon d’Astrid n’est pas qu’une erreur du passé : c’est un révélateur des mécanismes par lesquels une nation peut sacrifier un avantage stratégique sous la pression d’idéologies court-termistes. Disposer d’une électricité abondante, décarbonée et garantie pour des millénaires n’est pas un luxe : c’est la condition de toute politique industrielle. Le débat mérite d’être rouvert, chiffres en main plutôt que slogans en bandoulière.

Le Souv, pour une France qui s’appartient.

Vidéo « Politique énergétique nucléaire en France, analyse de Louis Gallois » de Forces Françaises de l’Industrie

Vidéo « Comment l’Europe sabote EDF pour enrichir les traders » de PRAXIS – Reprendre le pouvoir

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