Ils ne font pas la une des journaux, aucun responsable politique ne les évoque en plateau, et pourtant ils pourraient bien décider de l’avenir de la monnaie unique. Les soldes Target, ces créances et dettes accumulées entre banques centrales nationales au sein de l’Eurosystème, atteignent des montants qui donnent le vertige. Pour Pierre-Yves Rougeyron, qui s’exprimait récemment au cours d’un entretien approfondi, ce mécanisme méconnu constitue l’une des fractures les plus profondes et les moins discutées de la zone euro.
Qu’est-ce que les soldes Target et pourquoi opposent-ils l’Allemagne et l’Italie ?
Les soldes Target sont des créances et dettes croisées entre banques centrales nationales de la zone euro, nées des flux de capitaux entre États membres. L’Allemagne y accumule des créances colossales sur l’Italie, de l’ordre de 700 milliards d’euros. Le désaccord est total sur leur nature : Berlin considère qu’elles devront être réglées un jour, tandis que Rome part du principe qu’elles ne sont pas exigibles.
Un désaccord fondateur sur l’architecture de l’euro
Derrière la technique se joue une question éminemment politique. Pour Pierre-Yves Rougeyron, deux lectures de la zone euro s’affrontent depuis l’origine. La première, celle de la « zone monétaire optimale », postule que les économies finiront par converger. Mais les faits ont tranché : les divergences n’ont cessé de se creuser entre les pays du Nord, structurellement excédentaires, et ceux du Sud, structurellement déficitaires. Dans cette configuration, « le seul moment où tu arrêtes les divergences, c’est que les excédents des uns ne soient plus les déficits des autres ».
Concrètement, cela signifie que la survie de l’édifice suppose que l’Allemagne accepte un jour de payer pour les autres, ou que la zone se disloque. Or, Berlin s’y refuse. Et comme l’Allemagne ne veut pas payer, que l’économie du Sud ne peut plus soutenir la pression, il reste une troisième option : que quelqu’un d’autre règle l’addition.
L’épargne des Français, dernière réserve à ciel ouvert
C’est ici que l’analyse prend une tournure plus inquiétante encore. Si les banques européennes ont été largement fragilisées, si l’industrie s’est érodée, que reste-t-il à capter dans les économies du continent ? La réponse de Pierre-Yves Rougeyron est sans détour : le contribuable, cette fois sous sa forme d’épargnant. « Qu’est-ce qui reste à piller en Europe ? Le contribuable. Alors le contribuable par l’euro, vu ce qu’on paye, on l’a déjà payé. Et comme tu l’as payé en tant que producteur, il n’y a plus d’industrie. Tu l’as payé en tant que contribuable, et bien maintenant faut le payer en tant qu’épargnant parce qu’il n’y a plus que ça qui reste. »
La déclaration d’Ursula von der Leyen, venue devant le patronat français évoquer « l’épargne paresseuse » qui dormirait en Europe, prend dans ce contexte une signification particulière. Les Français figurent parmi les épargnants les plus importants du continent. Les orienter vers des investissements décidés à Bruxelles, fléchés vers des priorités définies ailleurs, reviendrait à mobiliser la dernière réserve disponible d’un édifice économique qui a déjà consommé une grande partie de ses forces.
Deux sorties possibles, aucune sans douleur
Pierre-Yves Rougeyron identifie deux issues théoriques à la crise des soldes Target. La première passe par le paiement : l’Allemagne accepte de solder les déséquilibres, ce qui reviendrait à transférer massivement des ressources vers le Sud, option politiquement intenable outre-Rhin. La seconde est celle du départ : « comme disait le général de Gaulle du marché commun, quand on est couillonné, on s’en va ». La souveraineté monétaire recouvrée permettrait à chaque nation de retrouver des marges de manœuvre, mais au prix d’une rupture assumée avec l’architecture actuelle.
Ce qui est certain, c’est que le statu quo ne peut pas durer éternellement. L’écart entre la position allemande, qui considère ces créances comme des dettes ordinaires devant être honorées, et la position italienne ou espagnole, qui les traite comme des artefacts comptables sans conséquence réelle, ne cesse de s’élargir. Le jour où cette divergence devra être tranchée, c’est la nature même de la monnaie unique qui se trouvera sur la table.
Ce qu’il faut retenir
Les soldes Target sont la trace comptable d’un déséquilibre structurel que la zone euro n’a jamais su corriger. L’Allemagne y détient des créances considérables sur les pays du Sud, que ces derniers n’ont aucune intention ni capacité de rembourser. Ce face-à-face silencieux révèle l’impasse d’une union monétaire qui prétend unir des économies que tout sépare. Pour Pierre-Yves Rougeyron, la seule question qui vaille n’est plus de savoir si une décision devra être prise, mais quand elle s’imposera à des dirigeants qui préfèrent aujourd’hui détourner le regard.
Le Souv, pour une France qui s’appartient.
Vidéo « Interview de Pierre-Yves Rougeyron sur Macron et Brigitte » de FLORIAN PHILIPPOT
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