À l’été 1944, alors que les Alliés progressent en Normandie, un détail peu connu de la Libération révèle l’ampleur des projets américains pour la France : des valises de billets de banque frappés du drapeau tricolore, imprimés aux États-Unis et destinés à circuler sur le territoire libéré. L’historien Éric Branca, spécialiste du gaullisme et des services secrets, revient sur cet épisode monétaire méconnu qui a failli coûter à la France une part de sa souveraineté économique à l’heure même de sa libération.

Qu’étaient les « billets drapeau » prévus par l’AMGOT pour la France libérée en 1944 ?

Les « billets drapeau » étaient une monnaie d’occupation imprimée par les États-Unis, frappée du drapeau français mais dépourvue de toute garantie bancaire, destinée à être mise en circulation dans la France libérée sous administration militaire alliée. Ils furent bloqués par les commissaires de la République nommés par le général de Gaulle, qui en interdirent l’usage dès leur installation dans les préfectures à partir de juin 1944.

Une monnaie sans garantie, symptôme d’un projet d’administration militaire

Éric Branca est formel : ces billets n’avaient aucune assise financière sérieuse. « Ils n’étaient gagés par aucune banque », rappelle-t-il. Leur valeur était inférieure à celle des billets allemands qui circulaient pendant l’occupation, car ces derniers étaient au moins adossés à la Reichsbank. Les billets drapeau, eux, relevaient de ce que l’historien appelle sans détour une « monnaie de singe ».

« Ils n’étaient gagés par aucune banque. Ils avaient encore moins de valeur que les billets allemands qui étaient mis en circulation pendant la guerre. Les billets allemands valaient beaucoup plus cher que les billets français, mais au moins ils étaient gagés par la Reichsbank. Alors que là, il y avait aucune autorité de tutelle. »

Éric Branca (Tocsin)

L’émission de cette monnaie s’inscrivait dans le cadre plus large de l’AMGOT, le projet d’administration militaire alliée des territoires libérés. Un mémorandum américain de septembre 1943, transmis aux Britanniques, précisait que « le commandant en chef des forces alliées aura tous les droits d’occupation militaire résultant de la guerre » et que l’administration civile serait placée « sous l’autorité suprême du commandant en chef ». Les fonctionnaires français, maintenus « autant que possible », n’auraient exercé qu’à titre consultatif.

La monnaie était l’instrument quotidien de cette tutelle : contrôler les billets, c’était contrôler l’économie, les salaires, les échanges et, in fine, la vie des Français libérés.

Comment les commissaires de la République ont bloqué l’opération

Le dispositif mis en place par la France libre reposait sur des hommes nommés clandestinement depuis Londres : les commissaires de la République. Dès la libération des premiers territoires, ils devaient sortir du maquis, prendre possession des préfectures et évincer les représentants de Vichy avant l’arrivée des administrateurs américains.

La bataille décisive s’est jouée à Bayeux, première ville de France métropolitaine libérée, dès le mois de juin 1944. François Coulet, premier commissaire de la République installé sur place, a immédiatement interdit la circulation des billets drapeau. Éric Branca souligne que « tous les commissaires de la République ont fait la même chose après, et à la fin du mois de juin, l’affaire était réglée. Il y avait plus de billets drapeau. »

Cette installation éclair s’appuyait sur une légitimité politique que le discours du général de Gaulle du 6 juin 1944 avait soigneusement préparée. Ce jour-là, après avoir refusé de laisser le général Eisenhower annoncer seul le débarquement, De Gaulle lance aux Français : « Le devoir des Français, tout de suite, là, maintenant, c’est de se battre, mais c’est surtout de n’obéir qu’à des fonctionnaires français. »

La consigne était limpide : aucune autorité étrangère, fût-elle alliée, ne devait administrer le territoire. La monnaie en était le premier symbole et le premier terrain d’affrontement.

Ce que l’épisode révèle de la souveraineté retrouvée

L’épisode des billets drapeau illustre ce que fut la bataille politique de la Libération : une course de vitesse entre l’administration de la France libre et les projets américains de tutelle. Éric Branca rappelle qu’en Italie, où l’AMGOT fut effectivement instauré, les conséquences furent durables : services secrets alignés sur la CIA, stratégie de tension dans les années 1960 et 1970, dépendance structurelle aux États-Unis.

En refusant cette monnaie de substitution, les commissaires de la République n’ont pas seulement protégé l’économie française d’une inflation incontrôlable. Ils ont affirmé qu’une nation libérée devait d’abord retrouver la maîtrise de ses institutions, de son administration et de sa monnaie.

Ce qu’il faut retenir

Les billets drapeau furent l’instrument monétaire d’un projet d’administration militaire américaine en France, bloqué en quelques semaines par l’action des commissaires de la République nommés par De Gaulle. Cet épisode rappelle que la souveraineté se joue aussi dans les détails les plus concrets : une valise de billets, une préfecture occupée à temps, un discours prononcé au bon moment. La Libération fut une victoire militaire, mais aussi une reconquête administrative et économique menée au pas de charge.

Vidéo « Ingérences étrangères : analyse historique par Éric Branca » de Tocsin

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