Le contrôle du détroit de Bab-el-Mandeb conditionne directement l’accès au canal de Suez, par lequel transitent les marchandises venues d’Asie et les hydrocarbures destinés à la France et au continent européen. Juan Branco, avocat et fondateur d’un mouvement politique souverainiste, a développé lors d’un entretien accordé à Thinkerview le 9 septembre 2026 une analyse détaillée des intérêts français dans cette zone stratégique, aujourd’hui disputée par de multiples puissances.
Pourquoi le détroit de Bab-el-Mandeb et le canal de Suez sont-ils vitaux pour la France ?
La réponse tient en quelques points structurants :
- Le canal de Suez est la voie d’accès principale pour les marchandises du sud-est asiatique et de la Chine consommées en France.
- Il permet également l’acheminement des ressources en hydrocarbures vers l’Europe.
- Le détroit de Bab-el-Mandeb, situé entre Djibouti et le Yémen, verrouille l’entrée méridionale de la mer Rouge et donc l’accès au canal.
- La France y dispose historiquement d’une présence militaire à Djibouti, où elle a créé une forme de protectorat et maintient encore une base.
- Cette position française est aujourd’hui concurrencée par d’autres puissances qui cherchent à contrôler ce point de passage.
Selon Juan Branco, « la France était la garante de la bonne circulation sur ce détroit qui est celui qui permet d’accéder au canal de Suez ». Une position que la France a progressivement laissée s’éroder au profit d’une concurrence militaire croissante.
La France face à la multiplication des bases à Djibouti
Longtemps seule puissance occidentale solidement implantée à Djibouti, la France y possède toujours une base militaire. Mais Juan Branco constate que cette présence « s’est fait gangrener de sorte qu’aujourd’hui il y a cinq bases militaires à Djibouti », notamment américaines et chinoises. Chaque puissance cherche à disposer de pions sur place en prévision d’un éventuel conflit armé et pour contrôler les flux stratégiques.
Cette évolution s’inscrit dans un contexte régional tendu. L’invité décrit une « guerre des détroits » en cours, avec une conflictualité au niveau de Bab-el-Mandeb entre les forces houthistes yéménites et l’Arabie saoudite. Dans ce conflit, il affirme que la France est partie prenante aux côtés de la coalition saoudienne et émiratie, fournissant du matériel militaire et participant à la défense des territoires des Émirats arabes unis depuis ses bases.
« La France est alliée et fournit notamment matériel militaire l’Arabie Saoudite pour mener cette guerre par procuration mais aussi les Émiriens. »
Juan Branco (Thinkerview)
Juan Branco précise avoir lui-même mené des enquêtes au Yémen en 2018, et souligne que des journalistes français ont été placés en garde à vue pour avoir révélé ces livraisons d’armes.
Le rôle croissant d’Israël et la reconnaissance du Somaliland
L’entretien met également en lumière la projection croissante d’Israël dans cette zone. Selon Juan Branco, Israël a soutenu la création et la reconnaissance du Somaliland, un État autoproclamé situé à proximité immédiate du détroit de Bab-el-Mandeb. Cette entité n’a jamais été reconnue internationalement, mais Israël y a établi des relations pour disposer d’un point d’appui stratégique.
Cette démarche s’inscrit dans ce que l’invité décrit comme une tentative israélienne de se projeter comme « porte-avion des États-Unis » dans la région, avec une influence recherchée à la fois sur Bab-el-Mandeb, le détroit d’Ormuz et le détroit de Gibraltar. Les Émirats arabes unis jouent également un rôle central, à travers leur entreprise portuaire DP World qui gère des ports dans le monde entier, Dubaï ne disposant pas de ressources pétrolières propres et devant trouver des sources alternatives de revenus.
Cette configuration a des conséquences directes pour la France, dont la dépendance à ces routes maritimes reste entière. Or, selon l’analyse développée par Juan Branco, les intérêts français ne sont pas alignés sur ceux des puissances qui cherchent à militariser et à contrôler ces passages. La France aurait un intérêt à défendre une logique de libre circulation et de stabilité, plutôt qu’à s’engager dans des coalitions dont les objectifs peuvent diverger des siens.
Détroit d’Ormuz : la neutralité française aurait-elle pu faire la différence ?
La fermeture du détroit d’Ormuz, consécutive aux frappes américano-israéliennes contre l’Iran, s’ajoute aux perturbations déjà documentées au niveau du Bab-el-Mandeb pour accentuer la pression sur les approvisionnements en diesel de l’Europe occidentale. Georges Kuzmanovic, directeur de publication de Fréquences Populaires, souligne un mécanisme que le débat public tarde à formuler clairement : la France n’est pas une victime collatérale de conflits extérieurs, elle est perçue par les parties comme un acteur engagé.
« Si la France était restée véritablement neutre, si elle avait essayé de jouer un rôle de médiation comme le Pakistan ou comme d’autres pays, les Iraniens auraient laissé passer du carburant vers la France. »
Georges Kuzmanovic (Tocsin)
C’est précisément ce que font la Chine et plusieurs pays d’Asie, qui maintiennent leurs approvisionnements en concluant des contrats libellés en yuan avec Téhéran. La neutralité n’est donc pas une posture abstraite : elle produit des effets concrets sur les flux physiques de pétrole.
Le problème français est structurel à deux égards. D’une part, le diesel issu du pétrole lourd, produit notamment dans le Golfe et en Russie, ne dispose pas d’alternative d’approvisionnement identifiée pour l’Europe. D’autre part, la réintégration de la France dans le commandement intégré de l’OTAN et sa solidarité avec les sanctions antirusses ont réduit sa marge de manoeuvre diplomatique, rendant toute démarche de rapprochement avec Moscou ou Téhéran politiquement et institutionnellement coûteuse, même si elle était techniquement possible.
Canal du Mozambique : la route du sud, un enjeu français concret
La perturbation de la mer Rouge a mécaniquement rehaussé le rôle du canal du Mozambique, que les navires empruntent pour contourner la péninsule arabique par le sud. CMA CGM a ainsi investi dans des dizaines de bâtiments pour absorber ces dix à quinze jours de mer supplémentaires. La France n’est pas simple spectatrice de ce basculement : elle détient des territoires souverains dans la région, les îles Éparses, situées dans le canal lui-même et revendiquées par Madagascar et Maurice. Ces quelques cailloux génèrent chacun une zone économique exclusive de près de 1 800 kilomètres de rayon, riche en nodules polymétalliques et en hydrocarbures potentiels.
Au-delà de la géographie, la France y défend des intérêts industriels directs. Total est le deuxième investisseur dans le projet gazier de Cabo Delgado, au Mozambique, aux côtés d’acteurs indiens et américains. Cette configuration explique en partie la coopération franco-indienne dans la zone : New Delhi y dispose d’une influence navale réelle, assurant notamment le commandement de plusieurs garde-côtes aux Seychelles et à Maurice.
« Quand on donne un bateau aux Seychelles, la Chine en donne deux. Quand on donne 100 millions à la Tanzanie, la Chine en donne 200. »
Vidéo d’OMERTA
Cette formule, rapportée lors d’échanges stratégiques franco-indiens, résume la pression compétitive qui s’exerce sur chaque présence française dans la zone. La question n’est donc pas seulement logistique : contrôler ou perdre pied dans le canal du Mozambique, c’est aussi arbitrer entre influence et effacement dans l’un des passages maritimes qui comptent désormais parmi les plus fréquentés du commerce mondial.
Ce qu’il faut retenir
Le détroit de Bab-el-Mandeb et le canal de Suez constituent des artères vitales pour l’approvisionnement de la France en marchandises et en hydrocarbures. La présence française historique à Djibouti est aujourd’hui concurrencée par d’autres puissances, tandis que la France s’est engagée dans des alliances régionales dont la cohérence avec ses intérêts propres mérite débat. La capacité de la France à défendre sa souveraineté dépendra en partie de sa lucidité sur ces enjeux maritimes, trop souvent absents du débat public hexagonal.
Vidéo « Entretien avec Juan Branco sur les conflits géopolitiques » de Thinkerview
Pour aller plus loin
- La gouvernance de la Chine, Xi Jinping (Éditions en langues étrangères)
- Le Petit Soldat, Jean-Luc Godard
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