En avril 1995, la France prenait une décision qui résonne encore aujourd’hui comme un acte de souveraineté assumée : l’expulsion de plus d’une centaine de diplomates américains soupçonnés d’espionnage économique. Trente ans plus tard, Pierre-Yves Rougeyron, dans un entretien accordé à Omerta le 2 août 2026, revient sur cet épisode pour mesurer le chemin parcouru, ou plutôt l’érosion de la capacité d’action autonome de l’État français.
Pourquoi l’expulsion de diplomates américains par Charles Pasqua en 1995 reste-t-elle la dernière grande action souveraine française ?
L’épisode de 1995 constitue un marqueur historique précis : c’est la dernière fois que la France a exercé de manière unilatérale et massive son pouvoir de renvoi de diplomates étrangers pour des motifs de renseignement. Rougeyron souligne trois dimensions qui font de cette décision un cas d’école : l’ampleur de l’opération (plus de 100 personnes visées), l’autonomie de la décision française vis-à-vis de ses alliés, et la nature économique de l’espionnage dénoncé, contrairement aux justifications strictement sécuritaires habituelles. Depuis, aucun gouvernement n’a reproduit une action de cette envergure.
Une rupture dans la pratique diplomatique française
L’analyse développée par Rougeyron établit un contraste saisissant entre l’action de Charles Pasqua et les pratiques contemporaines. Quand le gouvernement actuel expulse une ressortissante russe, Xenia Fedorova, la justification invoquée est celle de « saper la confiance des citoyens européens et notamment français envers leurs institutions », comme le mentionne explicitement l’arrêté d’expulsion. Un motif inédit qui transforme une procédure administrative en outil de régulation du débat public.
« Charles Pasqua avait expulsé plus d’une centaine de diplomates américains pour espionnage. C’est la dernière grande expulsion de diplomate de l’histoire de France. »
Pierre-Yves Rougeyron (OMERTA)
Le contraste ne porte pas seulement sur le nombre, mais sur la nature même de l’action. Là où Pasqua visait des agents étrangers soupçonnés d’activités clandestines nuisibles aux intérêts français, les expulsions récentes ciblent des personnalités dont les opinions sont jugées problématiques pour la cohésion institutionnelle. Rougeyron voit dans cette évolution le signe d’un « détournement de l’action publique » au service d’objectifs qui ne relèvent plus de la protection des intérêts fondamentaux de la nation.
Le contexte géopolitique de 1995 : une France qui disait non
L’affaire de 1995 s’inscrit dans un contexte bien documenté de tensions entre Paris et Washington sur le terrain du renseignement économique. Les services américains étaient soupçonnés de collecter des informations sur les grands contrats industriels français, notamment dans les secteurs des télécommunications et de l’armement. La décision de Charles Pasqua, alors ministre de l’Intérieur, marquait une volonté politique de signifier à l’allié américain les limites de l’acceptable.
Ce qui frappe Rougeyron, c’est l’absence de précédent comparable depuis cette date. Les expulsions de diplomates sont devenues des épisodes ponctuels, souvent coordonnés avec d’autres capitales européennes dans le cadre de crises comme l’affaire Skripal en 2018, et rarement décidées de manière strictement nationale. La pratique de l’expulsion diplomatique s’est en quelque sorte diluée dans des mécanismes de solidarité atlantiste ou européenne qui privent la France de sa liberté de manœuvre.
L’arme diplomatique face aux nouvelles formes d’influence
L’entretien élargit la réflexion à ce que Rougeyron nomme l’« expropriation culturelle » : la substitution progressive des intérêts européens à l’intérêt national français dans la formulation même des décisions publiques. La mention de « citoyens européens et notamment français » dans l’arrêté contre Fedorova illustre, selon lui, cette hiérarchie nouvelle où l’appartenance à l’Union précède l’appartenance nationale.
« Un agent c’est quelqu’un qui agit de manière relativement discrète. Fedorova n’a jamais caché ses avis. Elle n’a jamais eu d’activité secrète, elle n’a jamais eu d’activité nuisible. »
Pierre-Yves Rougeyron (OMERTA)
Cette distinction entre espionnage avéré et expression d’opinions divergentes est au cœur de l’analyse. Là où Pasqua agissait sur la base de renseignements classifiés documentant des activités clandestines, les expulsions récentes semblent répondre à une logique de punition du discours dissonant, ce que Rougeyron qualifie de « règlement de compte interpersonnel » instrumentalisant les moyens de l’État.
Ce qu’il faut retenir
L’épisode de 1995 agit comme un révélateur : ce que la France était capable d’accomplir en matière d’affirmation souveraine il y a trente ans contraste avec la pratique contemporaine, où les expulsions diplomatiques semblent davantage obéir à des logiques de solidarité occidentale ou de contrôle du débat public qu’à la défense stricte des intérêts nationaux. La mémoire de cette décision de Charles Pasqua interroge : l’État français dispose-t-il encore des moyens et de la volonté politique nécessaires pour mener des actions autonomes d’une telle ampleur ?
Vidéo « Pierre-Yves Rougeyron sur la concentration du pouvoir en France » de OMERTA
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