Le choc pétrolier de 1973 n’était pas seulement une flambée des prix à la pompe. Il rappelait brutalement aux nations industrialisées que l’énergie primaire est une arme géopolitique, que les dépendances se paient au prix fort et que dans l’équation du commerce international, « tout s’achète, tout se vend » est un mensonge dangereux. Confrontée à cette crise, la France gaulliste a choisi une voie radicale : l’indépendance par le nucléaire. Retour sur un réflexe de souveraineté qui contraste singulièrement avec les logiques européennes actuelles.

Comment la France a-t-elle réagi au choc pétrolier de 1973 ?

Face à l’embargo et à l’explosion des prix décidés par l’OPEP dans le sillage de la guerre du Kippour, le pouvoir gaulliste a refusé la logique de l’interdépendance subie. L’invité de l’entretien résume la philosophie de l’époque en trois grands axes :

  • Un refus de la dépendance énergétique étrangère, perçue comme une menace stratégique directe
  • Le lancement accéléré du programme électronucléaire, décrit comme « une véritable aventure prométhéenne »
  • Une vision où l’énergie n’est pas une marchandise comme les autres mais un pilier de l’autonomie diplomatique

L’arme pétrolière : quand le contexte géopolitique change tout

Pour comprendre la réaction française, il faut se replonger dans le contexte. Après la guerre du Kippour et la demi-défaite arabe, les pays producteurs décident d’utiliser leur moyen de pression le plus puissant : le pétrole. L’OPEP est alors à son zénith, bien plus puissante qu’aujourd’hui où elle doit composer avec la NOPEP et des dissensions internes. L’augmentation des prix est brutale, et elle se répétera en 1979 après la révolution iranienne.

Mais l’invité insiste sur un point souvent oublié : « Le pétrole, ça n’existe pas. Ce sont les pétroles qui existent. » Avec près d’une cinquantaine de types de pétrole, tous n’ont pas les mêmes usages. Le pétrole lourd donne le kérosène, d’autres carburants, mais le pétrole est surtout la matière première aux cent millions de dérivés : engrais, industrie plastique, pétrochimie. « Sur mon bureau, j’ai du mal à voir quelque chose dans lequel il n’y a pas de pétrole », confie-t-il.

« Qui dit consommation intermédiaire omniprésente dit en cas d’augmentation des prix vague inflationniste majeure. »

Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron

La France de 1973 est certes dépendante du pétrole comme « pile mobile » pour les transports, mais beaucoup moins que nos sociétés actuelles pour tout le reste. Une fenêtre d’opportunité que les gaullistes vont saisir.

Le plan électronucléaire : l’indépendance comme boussole

La réponse française au choc pétrolier repose sur un diagnostic sans ambiguïté : il faut liquider les dépendances. Le plan électronucléaire lancé sous l’impulsion de Pierre Messmer est qualifié par l’invité de « truc prométhéen ». Un programme d’une ampleur inédite, soutenu y compris par le Parti communiste, dans une alliance qui paraîtrait aujourd’hui contre nature.

C’est que les écologistes de l’époque, bien que présents jusque sur les chantiers pour tenter de les retarder, ne bénéficient pas encore du relais institutionnel qu’ils connaîtront plus tard. L’invité rappelle d’ailleurs avec un sourire que les militants de la CGT, chargés de la sécurité sur les sites, « en ont calé quelques-uns » et les ont envoyés « voir ailleurs si les pêches sont plus bio ».

Ce qui frappe dans cette politique, c’est sa cohérence stratégique. Là où la Commission européenne d’aujourd’hui est comparée par un spécialiste cité dans l’entretien au « détroit d’Ormuz » (un goulet d’étranglement mortel), la France gaulliste a choisi l’inverse : produire chez soi, quoi qu’il en coûte à court terme. L’invité résume cette logique d’État développeur à l’asiatique : « Même si je peux trouver moins cher ailleurs, je vais produire chez moi. »

Le contre-modèle actuel : quand l’interdépendance devient un piège

Cette leçon historique éclaire cruellement les impasses contemporaines. L’invité dénonce ce qu’il appelle la « morale de feuille morte » du libre-échange : vous flottez au gré du vent commercial, jusqu’au jour où il n’y a plus de vent. La formule « tout s’achète, tout se vend » est pour lui une illusion dangereuse, car « à un moment, il y a des états d’exception économique où un mec peut te dire : je vends, mais je ne vends pas à toi. Ou parfois je n’ai plus assez pour mes propres besoins, je ne vends plus du tout. »

« Il ne faut jamais chérir l’interdépendance, il faut chérir l’échange choisi. »

Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron

La comparaison avec nos décennies récentes est accablante. Là où les gaullistes raisonnaient en termes d’autonomie stratégique, les Européens ont raisonné en termes d’économisme naïf, croyant que toutes les dépendances se valent dans un monde prétendument interdépendant. Mais comme le souligne l’invité, « interdépendance, ce sont des dépendances croisées », et toutes ne se valent pas. Dépendre du pétrole n’est pas dépendre du bouchon de bouteille attaché.

Ce qu’il faut retenir

Le choc pétrolier de 1973 a révélé une France capable de se construire une souveraineté énergétique par une décision d’État assumée, contre la doxa libérale de son temps. Le plan électronucléaire ne visait pas la rentabilité à court terme mais l’indépendance à long terme. Une philosophie de l’État développeur qui, de la Russie sanctionnée à la Chine planificatrice, n’a cessé de prouver son efficacité face aux logiques d’interdépendance qui corsètent aujourd’hui le continent européen.

Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron

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