La visite d’Emmanuel Macron en Arabie Saoudite et la normalisation spectaculaire avec la Syrie post-Assad posent une question que la diplomatie française semble avoir rangée au placard : qu’en est-il des chrétiens d’Orient ? Alors que Paris multiplie les gestes en direction de Riyad et reçoit à l’Élysée le nouveau maître de Damas, Régis Le Sommier, invité d’un entretien récent, dresse un constat sans détour sur ce qu’il considère comme un effacement de la France.

Que devient l’obligation historique de la France envers les chrétiens d’Orient, entre Liban et Syrie ?

Régis Le Sommier rappelle que la France, « fille aînée de l’Église », a des obligations particulières vis-à-vis des chrétiens d’Orient. Or, selon lui, la politique étrangère actuelle tourne la page sans état d’âme : la réception d’Al Chara à l’Élysée et le déplacement présidentiel en Syrie n’ont été accompagnés d’aucune exigence publique sur le sort des communautés chrétiennes. Le Liban, où la présence chrétienne est historique, et le sud du pays, toujours sous tension, ne semblent plus constituer une priorité diplomatique française.

Un effacement qui tranche avec les grandes heures de la politique arabe

La « fameuse politique arabe gaullienne », comme la qualifie Régis Le Sommier, a longtemps fait de la protection des minorités chrétiennes un marqueur de la diplomatie française au Levant. Aujourd’hui, cette boussole semble perdue. L’invité observe que le ministère des Affaires étrangères et la présidence ne manifestent plus guère de préoccupation affichée pour ces communautés. Il note que, en dehors de quelques voix isolées, peu d’hommes politiques français portent ce sujet dans le débat public.

« La France, je le rappelle, quand même, la fille aînée de l’Église. On a quand même des obligations vis-à-vis des chrétiens d’Orient et en dehors de François Fillon, je vois assez peu d’hommes politiques s’en soucier. »

Régis Le Sommier (OMERTA)

Une realpolitik assumée, des valeurs mises sous le boisseau

Le rapprochement avec l’Arabie Saoudite illustre, selon Régis Le Sommier, cette difficulté française à articuler intérêts économiques et cohérence politique. La lune de miel entre Paris et Riyad, symbolisée par la passion commune d’Emmanuel Macron et de Mohammed Ben Salmane pour les mangas, s’accompagne d’un silence assourdissant sur l’assassinat du journaliste Jamal Khashoggi, dissous dans l’acide en 2018. L’invité reconnaît la légitimité d’une certaine realpolitik, mais estime qu’on peut défendre ses intérêts sans renoncer à rappeler certains principes.

Il souligne toutefois une évolution notable : l’Arabie Saoudite, après les errements de ses premières années au pouvoir, a gagné en maturité. La guerre menée par les États-Unis contre l’Iran a été un révélateur pour Riyad, qui cherche désormais à bâtir des alliances régionales autonomes, notamment avec le Pakistan et la Turquie. Une transformation qui modifie les équilibres, mais ne règle pas la question des droits humains.

Le soft power ne fait pas une politique étrangère

Les investissements saoudiens en France, des parcs à thème autour de Paris aux compétitions d’esport accueillies au Grand Palais, témoignent d’une stratégie d’influence assumée. Mais Régis Le Sommier y voit un écran de fumée : la France accueille des jeux et des attractions, mais ne dit plus ce qu’elle veut au Moyen-Orient. La spécificité française, héritée de siècles de présence dans la région, se dissout dans une diplomatie de l’instant.

« Franchement, c’est pas ça qui va définir ou qui va redéfinir une nouvelle politique française étrangère au Moyen-Orient. On a envie d’avoir un président qui sache imprimer un cap, qui sache expliquer ce que veut la France, ce qu’elle représente. Et là, on est un peu aux abonnés absents. »

Régis Le Sommier (OMERTA)

1526 : le droit oublié qui fonde l’obligation française au Levant

Cette rupture avec Beyrouth ne s’explique pas seulement par l’actualité diplomatique : elle efface cinq siècles d’un engagement formalisé. En 1526, François Ier conclut avec Soliman le Magnifique une alliance qui choque alors toute la chrétienté, le roi très chrétien traitant avec le grand turc. En contrepartie, la France obtient les échelles du Levant et la responsabilité de protéger les chrétiens d’Orient. C’est sur ce fondement que repose, depuis lors, le rôle particulier de la France au Liban.

François Asselineau, qui s’est rendu deux fois au Liban pendant le conflit, en mars puis en avril derniers, témoigne d’une attente concrète sur place :

« Dès qu’on est identifié là-bas en tant que Français, on vient nous supplier que la France fasse quelque chose. »

François Asselineau (OMERTA)

Ce qu’il observe au même moment contraste frontalement : coup sur coup, Bruno Retailleau, Gabriel Attal et Édouard Philippe se rendent à Kiev, tandis que Beyrouth reste sans visite officielle française. La rupture n’est pas conjoncturelle. Elle signale, selon lui, un réalignement structurel de la politique étrangère française derrière des priorités qui ne sont pas les siennes historiquement, au prix d’un engagement multiséculaire au Proche-Orient que ni les traités européens ni l’atlantisme ne remplacent.

Ce qu’il faut retenir

La France semble avoir abandonné un marqueur historique de sa diplomatie : la protection des chrétiens d’Orient, au Liban comme en Syrie. Le rapprochement avec Riyad et la normalisation avec Damas, menés au nom des intérêts économiques, laissent peu de place à un discours clair sur les valeurs. Reste à savoir si un cap diplomatique cohérent émergera, ou si la France continuera de naviguer à vue dans une région en pleine recomposition.

Vidéo « Relations diplomatiques entre la France et l’Arabie Saoudite » de OMERTA

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