L’histoire du XXe siècle offre un parallèle troublant entre la France et la Grande-Bretagne. Deux géants, Churchill et de Gaulle, ont sauvé leur nation du naufrage en 1940. Pourtant, une fois la victoire acquise, ni l’un ni l’autre n’a entrepris l’épuration massive des élites qui avaient pactisé avec l’ennemi ou prêché la défaite. Des décennies plus tard, cette clémence pèse sur les deux pays. C’est ce paradoxe qu’a décortiqué l’invité lors d’un récent entretien.

Pourquoi Churchill et de Gaulle n’ont-ils pas écrasé les collaborateurs et les défaitistes après 1945 ?

La réponse tient d’abord à une différence de tempérament politique, mais débouche sur un résultat identique. Côté britannique, c’est la culture de la gentry qui a joué : dans ce système aristocratique, on ne purge pas un homme de rang équivalent au sien. Côté français, la raison fut autre, mais le résultat est le même selon l’invité :

« Ils n’ont pas écrasé les traîtres. Alors, pas tout à fait pour les mêmes raisons, c’est parce que […] dans le système de la gent et de la gentry britannique, on évite, quand on est arrivé à un certain rang, de purger les hommes de rangs équivalents. »

Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron

Cette retenue n’avait rien d’un oubli. Churchill, en particulier, avait pourtant sous les yeux l’ampleur du péril auquel il avait échappé. L’invité rappelle que la Grande-Bretagne a failli tomber très bas, comme l’historien Éric Branca l’a démontré. Entre les accords de Chamberlain et la fascination morbide de Lord Halifax pour l’Allemagne nazie, la tentation collaborationniste était prête à s’activer. Si elle ne l’a pas fait, c’est uniquement grâce à Churchill.

De Gaulle, lui, avait prophétisé la trajectoire du conflit dès l’appel du 18 juin. À ce moment-là, des Anglais envisageaient de le livrer à Pétain, ce qui signifiait son exécution puisqu’il avait été condamné à mort par Vichy. Il n’était pas visionnaire, il était prophète, souligne l’invité. Et pourtant, une fois au pouvoir, lui non plus n’a pas procédé à l’épuration radicale que la situation aurait pu justifier.

Une clémence qui se paie sur la longue durée

L’invité établit un lien direct entre ce choix et la situation contemporaine des deux pays. La mansuétude d’après-guerre a laissé en place des structures, des réseaux, des familles de pensée qui, aujourd’hui, travaillent activement à défaire ce que ces deux hommes avaient préservé.

Il évoque le cas d’Anthony Blair, figure du blairisme dont Keir Starmer est présenté comme l’ultime déjection. Blair a créé une Cour constitutionnelle britannique, monstre juridique dans un système parlementaire où une telle institution n’a aucun sens. La reine Élisabeth elle-même l’avait fait remarquer au Canada : vous avez un Parlement, à quoi sert une Cour constitutionnelle ? Or, Blair court toujours. Aucun procureur royal n’a été désigné pour le poursuivre, malgré les accusations d’avoir intoxiqué la reine pour justifier l’intervention en Irak. L’invité déplore que, Dieu sait, le personnage le méritait.

Le contraste est frappant avec les trahisons contemporaines. Keir Starmer envisagerait d’utiliser le discours du Trône pour contourner la Chambre des communes et imposer un rapprochement avec l’Union européenne, ce que l’invité qualifie de haute trahison.

« Le problème, c’est que vu ce qui a été fait à la Grande-Bretagne, c’est des trahisons aussi terribles que les trahisons de la France. »

Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron

Une leçon pour aujourd’hui

L’analyse de l’invité est sans concession : les deux pays qui ont refusé de purger le payent. Il évoque l’espoir que Nigel Farage, contrairement à ses illustres prédécesseurs, ait le courage de mener cette clarification. Mais il reconnaît la difficulté : les Britanniques évitent les épurations violentes de leur élite parce que cela leur rappelle Cromwell. Pourtant, la situation l’exigerait.

Les Anglais se conçoivent à bon droit comme vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale. La France aussi, militairement, avec plus de soldats français que britanniques sur le front dans les dernières années du conflit. Mais là où la France a connu l’humiliation de l’Occupation, la Grande-Bretagne, elle, a vu la collaboration prête à éclore, tenue en échec par un seul homme. Cette différence n’efface pas la leçon commune : la clémence envers les élites défaitistes est une bombe à retardement.

Ce qu’il faut retenir

Churchill a été retenu par la culture de la gentry, de Gaulle par son propre cheminement politique. Le résultat est le même : les structures collaborationnistes n’ont jamais été éradiquées. Aujourd’hui, Starmer et les héritiers du blairisme poursuivent cette œuvre de déconstruction que leurs aînés avaient amorcée, et que la clémence des vainqueurs a laissée prospérer. L’histoire, selon l’invité, n’a pas fini de présenter l’addition.

Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron

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