Avant 1983, la France finançait ses infrastructures par un mécanisme aujourd’hui oublié : le circuit du Trésor. Ponts, barrages, hôpitaux, réseaux ferrés — tout passait par des canaux de crédit public qui court-circuitaient les marchés financiers. Ce système, hérité du Conseil national de la Résistance et perfectionné sous la Ve République, a été méthodiquement démantelé au nom de la modernisation financière. Quarante ans plus tard, alors que les incendies révèlent l’état de délabrement des services publics, la question de sa disparition ressurgit.
Qu’est-ce que le circuit du Trésor et comment permettait-il de financer les infrastructures sans dépendre des marchés ?
Mis en place après-guerre, le circuit du Trésor reposait sur un principe simple : l’État collectait l’épargne des Français via des canaux dédiés (bons du Trésor, comptes chèques postaux, dépôts réglementés) et la réinjectait directement dans l’économie par des prêts à taux administrés. La Banque de France, nationalisée, accordait des avances à taux zéro au Trésor public. Des institutions spécialisées — Crédit national, Caisse des dépôts, Crédit foncier — orientaient le crédit vers des secteurs prioritaires définis par la nation, pas par la rentabilité financière à court terme. Ce mécanisme, que Pierre-Yves Rougeyron décrit comme un « financement innovant » que « nos anciens avaient », a soutenu les Trente Glorieuses sans que l’État ait à quémander sur les marchés obligataires internationaux.
Pourquoi le circuit du Trésor a-t-il été abandonné dans les années 1980 ?
Le tournant se situe en 1983, avec l’ouverture des frontières financières et l’adoption de la monnaie unique en ligne de mire. Comme le résume Pierre-Yves Rougeyron : « Une politique de relance, c’est le fait d’arroser une plante en pot. Prenez une plante, cassez le pot et arrosez-la. Vous allez voir où va la flotte. » La suppression des frontières monétaires a rendu les politiques de relance keynésiennes inopérantes : l’argent injecté dans l’économie française fuyait immédiatement vers l’étranger. La libéralisation du crédit, la fin des avances de la Banque de France au Trésor et la mise en concurrence des banques ont achevé de déconstruire le circuit public de financement.
L’invité rappelle que « Jacques Sapir fait l’étude pour François Hollande » sur ces mécanismes, sans que les conclusions n’influencent les décisions politiques. La France a troqué sa capacité d’auto-financement contre l’intégration dans un système où elle paie « l’euro » et « les crédits d’État aux entreprises » pour compenser une monnaie décrite comme « une monnaie gangrène ».
Que coûte l’absence de circuit du Trésor aujourd’hui ?
Les conséquences se mesurent en moyens manquants pour les services publics. Les pompiers, la sécurité civile, les forestiers — tous subissent « des coupes » alors que l’argent public part ailleurs. Pierre-Yves Rougeyron l’affirme sans détour :
Le contribuable français, s’il utilisait pour lui le fric qu’il donne aux autres, la France aurait peut-être le niveau de vie d’un État américain comme la Californie.
Pierre-Yves Rougeyron (OMERTA)
Pendant que des infrastructures critiques se dégradent, la France continue de financer des priorités extérieures, notamment le soutien à l’Ukraine. Des Canadairs que le pays aurait pu acheter sont remplacés par des appareils loués ou prêtés, pendant que « monsieur Zelensky nous crache à la gueule ». Le choix opéré par les gouvernements successifs consiste, selon l’essayiste, à maintenir « le chloroforme social » et à arroser « un satrape d’Europe de l’Est » plutôt qu’à protéger les Français et leurs biens.
Les infrastructures héritées du programme du CNR et des investissements gaulliens ont « protégé pendant 70 ans ». Mais « on peut demander à un homme mort que ce qu’il peut », et les grands équipements arrivent aujourd’hui en fin de vie sans que les moyens de les renouveler aient été constitués.
Et maintenant, quelles alternatives ?
Des outils contemporains existent — fonds souverains, spécialisation du crédit, réorientation de l’épargne réglementée vers des investissements productifs définis nationalement. Encore faut-il, comme le souligne l’invité, accepter de sortir du cadre qui empêche de les utiliser. La reconstruction d’une capacité de financement public autonome suppose de recréer ce « pot » nécessaire à toute politique de relance. Un choix politique avant d’être technique.
La loi de 1973 et l’abrogation revendiquée par les souverainistes
C’est précisément ce verrou législatif que les souverainistes placent au centre de leur argumentaire sur la dette. Avant 1973, la Banque de France pouvait avancer directement des fonds à l’État, sans passer par des intermédiaires privés. La loi bancaire de janvier 1973 a mis fin à cette faculté, obligeant le Trésor à se refinancer exclusivement sur les marchés, c’est-à-dire auprès d’institutions financières qui perçoivent des intérêts sur chaque titre émis.
Ce mécanisme a été ensuite consolidé par le traité de Maastricht, puis gravé dans l’article 123 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne, qui interdit explicitement à la Banque centrale européenne et aux banques centrales nationales de financer directement les États membres.
Thierry Breton, ancien commissaire européen, a confirmé publiquement le 25 août la logique de cette contrainte : toute annulation des titres de dette logés au bilan de la Banque de France supposerait, selon ses propres termes, que
« la France sorte de la zone euro »
Thierry Breton (cité par Florian Philippot)
puisque ces titres sont gérés par la Banque de France pour le compte de la BCE et ne lui appartiennent pas au sens patrimonial.
L’abrogation de la loi de 1973, revendiquée de longue date par les courants souverainistes, ne suffirait donc pas à elle seule : tant que la France demeure dans l’eurosystème, c’est l’article 123 du traité qui prime sur toute législation nationale. Les deux obstacles, l’un législatif, l’autre conventionnel, forment un bloc que les partisans du Frexit présentent comme indissociable.
Ce qu’il faut retenir
La disparition du circuit du Trésor illustre un basculement plus large : celui d’une France qui a renoncé à ses outils de souveraineté financière pour s’arrimer à un système où les décisions se prennent ailleurs. Reconstruire ces mécanismes ne relève pas de la nostalgie mais d’une nécessité concrète pour financer la transition énergétique, la sécurité civile ou les infrastructures du quotidien.
Le Souv, pour une France qui s’appartient.
Vidéo « Analyse de l’état territorial et administratif de la France » de OMERTA
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