À l’été 1940, la France libre n’est qu’une fiction juridique. Quelques centaines d’hommes, un général à titre temporaire, aucune ressource propre. Tout, ou presque, dépend du bon vouloir de Londres. Pourtant, en quelques semaines, Charles de Gaulle parvient à éviter le piège qui se refermait sur lui : devenir le chef d’une simple légion française au service de l’armée britannique. La clé de ce sauvetage politique tient dans un document technique, signé le 7 août 1940, dont l’historien Eric Branca rappelle l’importance décisive.

Comment la France libre a-t-elle obtenu son indépendance financière vis-à-vis du Royaume-Uni ?

Par les accords du 7 août 1940, rédigés par le juriste René Cassin et signés entre De Gaulle et Churchill. Le mécanisme est simple mais déterminant : toutes les subventions versées par Londres à la France libre prennent la forme d’avances remboursables, et non de dons. Le remboursement s’effectuera, avant la fin de la guerre, grâce aux matières premières issues des territoires de l’empire ralliés à De Gaulle. Cette qualification juridique garantit l’indépendance politique du mouvement face à son allié britannique.

Le piège initial : transformer les Français libres en auxiliaires de l’armée britannique

Selon Eric Branca, dans les premières semaines suivant le 18 juin, la situation de De Gaulle est juridiquement très floue. Churchill l’a certes reconnu, le 28 juin 1940, comme « chef des Français libres », mais cette reconnaissance reste largement symbolique. À mesure que les ralliements se multiplient et que les bureaux de recrutement se remplissent (7 000 volontaires dès la mi-juillet, 2 000 défilant à Londres le 14 juillet), l’état-major britannique envisage une solution pragmatique : intégrer ces hommes comme auxiliaires, sur le modèle d’une Légion étrangère à rebours, une légion française au service de la Couronne.

Pour De Gaulle, cette perspective signifierait la fin de son projet politique. Réduire les Français libres à une force supplétive, c’est nier qu’ils représentent autre chose que des combattants : la continuité de l’État et de la République françaises. Or, comme le souligne Branca, De Gaulle a quitté Bordeaux avec seulement 100 000 francs de fonds secrets confiés par Paul Reynaud. Une somme dérisoire, qui ne permet ni d’équiper une armée, ni même de constituer une administration embryonnaire.

L’intervention décisive de René Cassin

C’est ici qu’intervient un personnage trop souvent oublié, insiste Eric Branca : René Cassin, professeur de droit public, qui rejoint Londres le 26 juin après une traversée rocambolesque depuis Saint-Jean-de-Luz. Dès le 28 juin, il est reçu par De Gaulle, qui l’accueille par un « vous tombez à pic ».

La mission confiée à Cassin est précise : fonder juridiquement le maintien de la France dans la guerre par un accord en bonne et due forme avec le gouvernement britannique, notamment sur le plan financier. Avant de quitter le bureau du Général, Cassin formule la question qui résume tout l’enjeu :

Il est bien entendu que nous ne sommes pas uniquement des soldats formant une légion française dans l’armée britannique. Nous sommes donc dans notre projet d’accord, non une légion, mais des alliés reconstituant l’armée française et visant à maintenir l’unité française.

Eric Branca (Tocsin+)

La réponse de De Gaulle, debout, tient en quatre mots : « Nous sommes la France. » Tout le protocole du 7 août en découle.

Le mécanisme : avances remboursables plutôt que subventions

Pour Eric Branca, la subtilité technique de l’accord est ce qui en fait la portée politique. Si les sommes versées par Londres avaient pris la forme de subventions classiques, De Gaulle n’aurait eu aucune marge de manœuvre face à ses bailleurs. La règle non écrite de la politique, rappelle Branca, est implacable : qui paye commande.

En obtenant que ces versements soient qualifiés d’avances remboursables, Cassin et De Gaulle inversent le rapport. La France libre devient débitrice, non assistée. Le remboursement passera par les ressources des territoires ralliés, ces matières premières que l’empire fournit progressivement à mesure que les gouverneurs et les militaires rejoignent la cause gaulliste. Branca souligne un fait peu rappelé : l’intégralité des sommes avancées par les Britanniques sera remboursée avant la fin de la guerre.

Ce détail comptable change tout. Il permet à la France libre de se transformer, étape par étape, en structure politique reconnue : France combattante en 1942, Comité français de libération nationale en 1943, Gouvernement provisoire de la République française le 4 juin 1944.

Une leçon de souveraineté pratique

L’épisode raconté par Eric Branca dépasse l’anecdote historique. Il illustre une mécanique politique universelle : aucune proclamation d’indépendance ne tient si le financement ne suit pas la même logique. De Gaulle l’a compris dès les premières semaines à Londres, alors que tout poussait à accepter une dépendance commode. Les déclarations solennelles n’auraient servi à rien si la trésorerie de la France libre avait été constituée de dons britanniques renouvelables.

C’est pourquoi le 7 août 1940 mérite, aux yeux de Branca, une place aussi importante dans l’histoire du gaullisme de guerre que le 18 juin lui-même. L’un fonde un appel, l’autre fonde une indépendance.

Ce qu’il faut retenir

La France libre n’a échappé au statut d’auxiliaire de l’armée britannique que grâce à un montage juridique précis, conçu par René Cassin et accepté par Churchill : transformer toute aide en dette. Sans cette ingénierie financière, la souveraineté politique de De Gaulle serait restée une fiction. La leçon vaut au-delà de 1940 : la souveraineté commence toujours par la maîtrise de ses propres comptes.


*D’après un entretien de Eric Branca sur Tocsin+*

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