Quand un peuple perd tout, que lui reste-t-il ? La question n’est pas théorique pour Nikola Mirkovic, essayiste et analyste géopolitique, qui a vu son propre pays, la Yougoslavie, disparaître de la carte dans les années 1990. Dans son ouvrage Déclin et renouveau : comment les Français se relèveront, il puise dans l’histoire des Balkans, et particulièrement dans l’extraordinaire résistance du peuple serbe, pour offrir une leçon de survie collective qui résonne cruellement avec la situation française contemporaine.
Comment les Serbes ont-ils résisté à cinq siècles d’occupation ottomane ?
Les Serbes ont survécu à l’occupation ottomane (du XIVe au XIXe siècle) en maintenant trois piliers culturels inexpugnables : leur foi orthodoxe, pratiquée y compris sous le statut discriminatoire de dhimmi ; leurs chants et leur joie de vivre, qui frappaient les observateurs étrangers ; et la mémoire entretenue de leurs héros, notamment les chevaliers de la bataille de Kosovo Polje, vaincus militairement mais jamais spirituellement. Ces éléments, transmis de génération en génération, ont constitué une colonne vertébrale identitaire que ni les conversions forcées, ni le devchirmé (le tribut du sang qui arrachait les enfants pour en faire des janissaires), ni les taxes écrasantes n’ont pu briser. Quand l’Empire ottoman, devenu « l’homme malade de l’Europe », s’est affaibli, le peuple serbe était toujours debout, prêt à se soulever.
La culture, ultime rempart quand tout s’effondre
Pour Nikola Mirkovic, la leçon serbe est d’abord une leçon sur la nature de la résistance. Il formule cette vérité avec une simplicité tranchante :
« La culture, c’est ce qui reste quand on n’a plus rien. Et bien ceux qui gardent cette culture, ceux qui ont des racines, ce sont eux qui résistent. »
Nikola Mirkovic (Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron)
Ce constat s’appuie sur une observation directe des conflits qu’il a couverts, des Balkans au Donbass. Dans chaque situation où un peuple fait face à une menace existentielle, la question décisive n’est ni militaire ni économique, elle est culturelle. Les Serbes ont perdu des batailles, ils ont perdu leur indépendance politique, ils ont subi des persécutions religieuses et des ponctions démographiques, mais ils n’ont jamais perdu conscience de qui ils étaient.
Cette résistance silencieuse a frappé les observateurs européens. Mirkovic rappelle que Jacob Grimm, l’un des frères Grimm, notait au sujet des Serbes sous domination ottomane que « d’un peuple qui chante et qui agit de la sorte, on ne peut pas dire qu’il soit tout à fait esclave ». L’académicien français Ernest Renan constatait quant à lui que les Serbes entretenaient inlassablement « la mémoire de leurs héros », même sous le joug. Cinq siècles durant, ils ont célébré les chevaliers tombés à Kosovo Polje, non comme des vaincus, mais comme des martyrs fondateurs.
L’enracinement comme condition de la renaissance
La réflexion de Mirkovic s’inscrit dans une tradition philosophique qu’il revendique explicitement. Il cite abondamment Simone Weil et son ouvrage L’Enracinement, pour qui l’enracinement constitue « un des besoins les plus importants pour l’âme humaine ». La philosophe définit cet enracinement comme la participation active et naturelle à une collectivité qui conserve vivants « des trésors du passé et des pressentiments d’avenir ».
C’est précisément cette double dimension que les Serbes ont préservée : regarder hier pour transmettre, regarder demain pour espérer. Les chevaliers de Kosovo Polje n’étaient pas seulement commémorés comme des reliques du passé, ils incarnaient une promesse : celle qu’un jour, la liberté reviendrait. Mirkovic insiste sur ce point : « N’attendons pas d’être dans une situation catastrophique, une situation de guerre, pour y arriver. Ce courage, on y est invité aujourd’hui. »
Pour l’essayiste, la force des Serbes tient à ce qu’ils n’ont jamais cédé à la tentation de l’atomisation. Dans une société où l’occupant cherchait à diviser pour régner, ils ont maintenu un tissu communautaire, une foi partagée, une langue et des récits fondateurs qui faisaient d’eux un peuple, là où il n’y avait plus d’État.
Une grille de lecture pour la France d’aujourd’hui
Si Mirkovic raconte l’histoire serbe, c’est pour parler aux Français. Le parallèle qu’il dresse est subtil mais ferme. La France, estime-t-il, n’est pas occupée militairement, mais elle subit une forme d’effacement par dissolution : « Cette caste dominante a tout fait pour savonner la planche de la culture des Français, pour que les Français ne puissent plus se coaguler contre eux. »
Le diagnostic est sans appel. Privés de transmission culturelle, coupés de leur histoire, de leur théâtre, de leurs fables, beaucoup de Français ne savent plus ce qui les unit. Et dans ce vide, explique Mirkovic, d’autres identités prospèrent, parfois agressives. Il observe que certaines jeunes filles musulmanes portent le hijab alors que leurs mères ne le portaient pas, non par religiosité soudaine, mais « parce qu’elles se constituent une identité, parce qu’il n’y en a pas ». L’être humain a besoin d’identité, et quand la République ne propose plus rien, d’autres projets identitaires occupent le terrain.
La réponse, pour Mirkovic, n’est ni dans le renoncement ni dans le ressentiment. Elle est dans la réappropriation, patiente et déterminée, de ce qui a fait la grandeur française. Il ne s’agit pas de nostalgisme, mais de « glorification du passé et d’entretien de ces racines et de l’envie de vivre ensemble ».
Ce qu’il faut retenir
L’exemple serbe enseigne qu’un peuple ne meurt jamais tant qu’il cultive sa mémoire, sa foi et sa joie d’être ensemble. Cinq siècles d’occupation n’ont pas eu raison de ceux qui chantaient et priaient. À l’heure où beaucoup de Français doutent de leur avenir collectif, Nikola Mirkovic rappelle que la résistance commence par un travail culturel, intime et quotidien, avant d’être un projet politique. L’étincelle est individuelle, mais l’incendie de la renaissance ne peut prendre que si le bois est sec et les racines profondes.
*D’après un entretien de Nikola Mirkovic sur Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron*
Pour aller plus loin
- Déclin et renouveau. Comment les Français se relèveront ?, Nicolas Mirkovic (Éditions des Syrtes)
- L’Enracinement, Simone Weil
- La France contre les robots, Georges Bernanos
- De la démocratie en Amérique, Alexis de Tocqueville
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