On croit souvent que le patriotisme est une invention moderne, née avec les États-nations du XIXe siècle. C’est oublier qu’entre 1250 et 1300, des théologiens ont consacré des questions entières à l’amour de la patrie et au devoir de mourir pour elle, réintégrant la caritas patriae des Romains dans l’ordre chrétien de la charité. Un détour historique qui révèle les racines théologiques profondes du patriotisme, bien antérieures aux nationalismes contemporains.
En quoi des théologiens du XIIIe siècle ont-ils fait de l’amour de la patrie une vertu chrétienne ?
Ces théologiens, principalement Thomas d’Aquin, Ptolémée de Lucques et Henri de Gand, ont repris le vocabulaire romain de la caritas patriae pour l’appliquer à la communauté politique terrestre, et non plus seulement au ciel. Ils ont intégré l’amour de la patrie dans l’ordo caritatis d’Augustin en le rattachant à l’amour du prochain, justifiant ainsi le devoir civique par le bien commun. Pour eux, aimer sa patrie et mourir pour elle dans une guerre juste relève de la charité, jusqu’à conférer à cette mort une dimension christique pour le citoyen chrétien.
La redécouverte d’un trésor spéculatif
Dans les années 1940, des chercheurs comme Kantorowicz, le père Gillon ou Georges de Lagarde ont attiré l’attention sur un fait méconnu : la période la plus riche de spéculation intellectuelle sur la patrie ne se trouve ni chez les Grecs ni chez les philosophes modernes, mais chez des théologiens du XIIIe siècle. L’invité rappelle cette particularité historique :
« On s’est rendu compte qu’en fin de compte des théologiens, et je dis bien des théologiens, pas des politiques, pas des juristes, des théologiens avaient consacré des questions à la patrie et au mourir pour la patrie. »
Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron
Ces auteurs n’écrivaient pas dans une perspective politique immédiate. Ils réfléchissaient à la nature du lien civique, à la légitimité de l’amour dû à la communauté terrestre, et aux conditions dans lesquelles donner sa vie pour elle pouvait être un acte vertueux.
Thomas d’Aquin et le bien commun
Thomas d’Aquin pose le cadre. Pour lui, tout groupe humain n’est pas une patrie : encore faut-il que ce groupe soit structuré comme un tout dont les membres sont des parties. L’invité explique le raisonnement du théologien dominicain :
« De même que la main aime le corps et s’expose pour le bien du corps, le bon citoyen, qu’il soit ou non chrétien, s’expose pour le bien de la patrie. »
Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron
Cet amour naturel se justifie par le concept de bien commun. La patrie est le bien commun de tous les citoyens. Or, le bien commun est plus aimable que le bien particulier. Temporellement parlant, l’amour de la patrie est le plus haut de tous les amours temporels, même s’il reste subordonné à l’amour de Dieu.
Thomas d’Aquin va plus loin dans la Somme théologique, à la question 101 sur la piété. Il y déclare que la piété envers la patrie est une protestatio caritatis, une affirmation de la charité. Mourir pour la patrie devient un devoir du citoyen chrétien, pour défendre la paix civile, à condition que la guerre soit juste : autorité légitime, cause juste, intention droite. Si ces conditions ne sont pas réunies, la mort pour la patrie n’est pas légitime.
Ptolémée de Lucques : quand l’amour de la patrie accomplit l’Évangile
Disciple de Thomas d’Aquin, Ptolémée de Lucques va beaucoup plus loin. Originaire de la République de Lucques, il opère une distinction nette entre le gouvernement politique, qui s’exerce sur des hommes libres, et le gouvernement royal ou despotique, qui n’offre aucune patrie véritable.
Pour Ptolémée, l’amour de la patrie, y compris chez les Romains païens de la République, procède directement de l’amour de Dieu et de l’amour du prochain. Il cite l’Évangile de Luc et le Deutéronome pour montrer que cet amour accomplit les deux premiers commandements divins. Aucune dispense n’est possible : il n’y a pas de cause qui permette de nier sa propre patrie.
Henri de Gand et la mort christique pour la patrie
Henri de Gand, théologien séculier enseignant à Paris, distingue deux types d’amour de la patrie : l’un purement naturel, inscrit dans la loi naturelle et valable pour tous les hommes ; l’autre relevant de la charité, réservé aux communautés chrétiennes.
Mais son apport le plus saisissant concerne la mort pour la patrie. En 1291, commentant la chute de Saint-Jean-d’Acre, il compare explicitement la mort d’un chevalier chrétien tombé en défendant la cité à celle du Christ lui-même. Cette mort est, dit-il, le plus haut acte de charité qui soit, car elle donne sa vie pour ses concitoyens comme le Christ a donné la sienne pour l’humanité.
Il affirme aussi, non sans audace dans le contexte des conflits entre séculiers et ordres mendiants, que la vie politique tournée vers le prochain est supérieure à la vie contemplative ou à la vie active tournée vers soi-même. Un prince vaut plus qu’un philosophe.
Ce qu’il faut retenir
Entre 1250 et 1300, des théologiens ont offert au patriotisme ses lettres de noblesse chrétiennes, bien avant que le nationalisme moderne ne s’en empare. Ils ont pensé l’amour de la patrie comme une forme de charité et la mort pour elle, en guerre juste, comme un acte saint. Une tradition qui rappelle que la patrie n’est pas une idée dépassée, mais une réalité politique et spirituelle dont les racines plongent loin dans notre histoire.
Le Souv, pour une France qui s’appartient.
Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron
Pour aller plus loin
- Vivre et mourir pour la patrie, François Loiret (Kimé)
- Mourir pour la patrie ?, Éric Desmons (PUF)
- De la petite à la grande patrie, Charles Moureux
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