Le clivage gauche-droite paraît si naturel dans la vie politique française qu’on oublie qu’il fut un jour délibérément fabriqué. Invité du Cercle Aristote pour débattre de l’avenir de ce clivage, Fabien Schang, maître d’œuvre de deux ouvrages consacrés à la question, éclaire ses origines historiques. Son analyse est précise : après l’échec sanglant de la Commune de Paris, les républicains de la 3e République ont intentionnellement structuré la vie politique autour de cette opposition pour dépasser la lutte des classes et bâtir un régime stable.

Pourquoi les républicains de la 3e République ont-ils inventé le clivage gauche-droite ?

Les républicains de la 3e République ont construit le clivage gauche-droite pour dépasser la lutte des classes après l’échec sanglant de la Commune de Paris. Leur objectif était clair : regrouper au sein de deux visions de la société des personnes issues de classes sociales différentes, afin d’éviter un affrontement direct entre ouvriers et bourgeoisie. Jean Jaurès, riche et pourtant figure de la gauche, illustrait ce dépassement des appartenances sociales au profit d’une identité politique commune.

L’échec de la Commune et la capture de Napoléon III : un double traumatisme

La Commune de Paris, au printemps 1871, constitue, dans le récit historique de Fabien Schang, une rupture fondatrice. Elle s’achève dans une violence à force ouverte : côté républicain, des morts en grand nombre et un exil en Algérie pour beaucoup ; côté versaillais, une tache indélébile puisque les troupes qui venaient de combattre les Prussiens s’allièrent à eux contre le peuple de Paris.

« Jamais cette tâche ne sera lavée. Donc des deux côtés, un échec total. »

Fabien Schang (Cercle Aristote)

À cela s’ajoute l’effondrement du Second Empire, avec la capture de l’empereur Napoléon III à Sedan. La République qui en surgit doit alors trouver une solution pour éviter que la confrontation sociale ne replonge le pays dans la guerre civile. La Seconde République s’était transformée en empire très vite : il fallait un outil politique plus durable.

Une architecture politique pensée pour neutraliser la lutte des classes

Les républicains de la 3e République comprennent que la lecture de Guizot, qui se définissait comme faisant de la lutte des classes, mène à l’impasse. Marx ne s’y trompera d’ailleurs pas : c’est en lisant Guizot qu’il forge sa théorie. Pour sortir de cette logique mortifère, les fondateurs du régime imaginent un dispositif inédit : faire du clivage gauche-droite l’ossature du débat public.

Ce clivage, rappelle Fabien Schang, prend sa source formelle les 10 et 11 septembre 1789, lors des votes sur le veto royal. Mais il s’agit alors d’un vote factuel, pas d’une structure politique permanente. C’est la 3e République qui va en faire le cœur de son fonctionnement. L’idée est simple : regrouper dans deux visions de la société des gens qui se trouvent dans des classes différentes. On peut être de gauche avec une position confortable, de droite en étant ouvrier.

Jean Jaurès, riche et fondateur du Parti socialiste en 1905, en est la meilleure illustration. Léon Blum également. À l’inverse, la droite ne se résume pas à une affaire de fortune : elle attire un électorat large qui dépasse les seuls milieux aisés.

Deux visions du peuple face au pouvoir

Le clivage ainsi construit repose sur une opposition anthropologique profonde. Selon Fabien Schang, la droite considère que le peuple, livré à lui-même, peut faire des embardées et qu’il doit être encadré par des institutions : la nation, la justice, la police. La gauche part du jugement inverse : le peuple sait, et les institutions posent un problème central, celui que Platon formulait déjà : qui gardera les gardiens ?

Le philosophe résume l’opposition en une formule architecturale : la droite dit « je préfère une injustice à un désordre », la gauche répond « je préfère le désordre à une injustice, car l’injustice n’est que le prélude à un nouveau désordre ». Tout le 20e siècle, selon lui, se dessine dans cette tension.

L’objectif des fondateurs de la 3e République n’était pas de faire triompher l’un ou l’autre camp, mais de permettre à la République de surplomber le débat, comme le dira plus tard de Gaulle. Le dialogue permanent entre ces deux tropismes devait garantir la stabilité du régime.

Un outil de gouvernement avant d’être une réalité sociologique

L’analyse de Fabien Schang invite à renverser la perspective : le clivage gauche-droite n’est pas d’abord une réalité sociologique, mais un outil de gouvernement. Ce n’est qu’ensuite, par le jeu des appareils partisans et la bureaucratisation du 20e siècle, que ce clivage politique s’est ethnicisé, transformant le « j’ai voté pour » en « je suis de ».

Cette généalogie éclaire les impasses actuelles. Le clivage a été conçu pour structurer un débat démocratique dans une nation souveraine. Or, ce débat s’est effondré à la fin du 20e siècle, absorbé par ce que Fabien Schang appelle l’extrême centre : un pouvoir sans substance idéologique, adossé à des contraintes extérieures qui vident la délibération nationale de son sens.

Ce qu’il faut retenir

Le clivage gauche-droite, tel que nous le connaissons, n’est pas une donnée éternelle de la vie politique française. Il fut un instrument délibéré de pacification sociale, imaginé après la Commune pour dépasser la lutte des classes. Comprendre cette origine, c’est se donner les moyens de réfléchir librement à ce qui pourrait lui succéder, sans fétichisme ni nostalgie.

Vidéo « Débat sur l’avenir du clivage droite-gauche » de Cercle Aristote – Pierre Yves Rougeyron

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