La Constitution de la Ve République fête ses soixante-huit ans, mais qui sait encore d’où elle vient ? Alors que les candidats à la présidentielle rivalisent de projets de révision, de « VIe République » ou de référendums élargis, Ghislain Benhessa, docteur en droit public et enseignant à l’université de Strasbourg, invite à un exercice devenu rare : relire le texte fondateur et comprendre sa genèse intellectuelle. Car, selon lui, le débat actuel souffre d’un paradoxe : on rêve de tout changer sans jamais avoir appliqué ce qui existe.

Comment la Constitution de 1958 a-t-elle été pensée et rédigée ?

La Constitution de 1958 n’est pas née d’une improvisation politique. C’est le fruit d’une réflexion engagée par le général de Gaulle dès les années 1940, nourrie par ses grands discours de guerre, et prolongée par vingt ans de maturation avant d’aboutir à un texte façonné par d’immenses juristes patriotes. L’objectif était simple : organiser les pouvoirs publics, distribuer les compétences entre l’exécutif, le législatif et l’autorité judiciaire, et instaurer un recours direct au peuple par la voie du référendum.

Une architecture pensée sur deux décennies

Ghislain Benhessa le martèle : « Notre Constitution de 58 est le fruit de 20 ans de réflexion. » Il faut remonter au discours de Bayeux, au texte de Harvard pendant la Seconde Guerre mondiale, aux interventions normandes du général. Dans ces prises de parole se dessine déjà « toute une architecture », selon le juriste. De Gaulle ne raisonnait pas en semaines médiatiques mais en décennies institutionnelles.

« Vous savez, j’ai rédigé la constitution. Je sais encore ce que j’y ai mis. »

Ghislain Benhessa (Ligne Droite • La matinale de Radio Courtoisie)

Cette phrase attribuée au général de Gaulle devant le journaliste Michel Droit résume une certitude : son rédacteur connaissait chaque rouage du texte. Pour l’incarner, il s’est entouré de figures aujourd’hui oubliées du grand public : René Capitant, Marcel Prélot, Léon Noël. Des résistants, des juristes de haute culture, des patriotes « chevillés au corps », comme les décrit Benhessa. Ce n’est pas un comité de communicants qui a pondu la Ve République, mais une génération marquée par la défaillance de la IIIe République et l’instabilité de la IVe.

Un principe fondateur : le peuple d’abord

L’article 3 de la Constitution actuelle dispose : « La souveraineté nationale appartient au peuple qui l’exerce par ses représentants et par la voie du référendum. » Pour Ghislain Benhessa, cet article est la clé de voûte de tout l’édifice. Il place le référendum non comme un gadget démocratique mais comme l’arbitrage suprême, conçu dès l’origine comme tel.

Le général de Gaulle considérait d’ailleurs que l’article 11, qui permet d’en appeler au peuple sur l’organisation des pouvoirs publics, suffisait à réviser la Constitution tout entière. « Qu’est-ce qu’une constitution si ce n’est l’organisation des pouvoirs publics ? », aurait-il dit. Cette lecture, débattue et contestée depuis les années 1970, n’a jamais été formellement abrogée. Elle a été neutralisée par la pratique.

Ce qui allait de soi ne va plus de soi

Benhessa rappelle un épisode révélateur du décalage entre l’esprit de 1958 et la pratique actuelle. Interrogé sur le comportement d’un président qui dissoudrait l’Assemblée et perdrait les élections, de Gaulle répondait : « Il doit partir. » Et d’ajouter que rester en place alors qu’on n’est plus soutenu par les Français relèverait de la perte de dignité. Cela n’était pas écrit dans le texte, parce que cela n’avait pas à l’être. Cela allait de soi.

Or, que s’est-il passé depuis ? La dissolution de 2024, la nomination de gouvernements sans majorité claire, le maintien à l’Élysée d’un président ayant perdu le scrutin qu’il avait lui-même convoqué : tout ce qui allait jadis de soi s’est délité. Pour Ghislain Benhessa, ce n’est pas la faute du texte, mais celle des hommes qui l’ont tordu : en donnant aux juges un pouvoir que les constituants n’avaient pas prévu, en validant la construction européenne, en abandonnant le référendum.

Une constitution confisquée plutôt que remplacée

Le juriste strasbourgeois refuse l’idée qu’il faudrait une VIe République. Le problème n’est pas le texte, mais son usage. Depuis les années 1970, sous Giscard, Mitterrand, Chirac, Sarkozy, Hollande puis Macron, on a « cassé l’édifice sans le dire ». Le pouvoir des juges s’est accru, l’état de droit a été érigé en dogme alors qu’il n’est pas mentionné dans la Constitution, et l’Union européenne a imposé son propre ordre juridique.

Pour lui, la révision constitutionnelle par le référendum prévu à l’article 11 reste le chemin le plus fidèle à l’esprit de 1958. Encore faut-il oser le prendre. Et de prévenir : si les candidats continuent de passer par l’article 89, c’est-à-dire par la voie parlementaire, ils savent dès le départ qu’ils échoueront, faute de majorité. Parler de révision sans toucher au référendum, c’est, dit-il, « parler pour ne rien dire ».

Ce qu’il faut retenir

La Constitution de 1958 est une œuvre de haute précision, mûrie pendant vingt ans par des hommes de mémoire et de projection. Elle n’a jamais été appliquée dans son esprit originel, et c’est ce détournement qui alimente aujourd’hui l’appel à la changer. Avant d’en rédiger une nouvelle, encore faudrait-il lire celle qui existe, la pratiquer, et en rappeler le propriétaire légitime : le peuple souverain.

Vidéo « Débat sur les réformes constitutionnelles en France » de Ligne Droite • La matinale de Radio Courtoisie

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