Et si toute notre vie politique reposait sur une histoire qui n’a jamais eu lieu ? C’est la thèse défendue par Jean-Luc Schaffhauser, ancien député européen et professeur de philosophie, invité du Cercle Aristote. Selon lui, l’idée que la société naîtrait d’un contrat passé entre individus libres constitue une fiction dont découlent tous les maux de notre époque.
Qu’est-ce que la critique du contrat social dans la pensée libérale ?
Jean-Luc Schaffhauser reproche à la théorie du contrat social de partir d’une fiction : celle d’individus « tombés du ciel », coupés de toute histoire et de toute culture, qui décideraient de fonder la société par un acte volontaire motivé par leur seul intérêt. Il oppose à cette vision une conception organique de la société, fondée non sur l’intérêt mais sur l’amour, la responsabilité et l’héritage reçu. Pour lui, la société n’est pas créée par l’homme : elle lui est donnée.
Des individus « tombés du ciel » : l’origine de la fiction
Schaffhauser situe la naissance de ce système dans la pensée moderne, à partir de la Renaissance et surtout de la Révolution française. Le principe est simple : l’homme fait la société par un contrat. Mais ce point de départ, souligne-t-il, repose sur une abstraction totale. Reprenant une formule de Marx qui parlait de « robinsonnades », il décrit ces individus imaginaires qui, surgis de nulle part, s’accorderaient entre eux pour bâtir un ordre commun.
Le moteur de cet accord n’est pas le lien, mais le calcul. Selon Schaffhauser, la raison du contrat social, c’est l’intérêt. De ce socle découle une chaîne de conséquences philosophiques qu’il détaille : l’individualisme, puisque ce sont des individus qui créent la société ; le subjectivisme, puisque la société procède du projet de chacun ; le relativisme, puisque la vérité dépend des majorités qui se forment ; et enfin le laïcisme, puisque l’homme est par définition coupé de toute transcendance et de ses racines.
La patrie comme famille de familles
À cette construction artificielle, Schaffhauser oppose une vision enracinée. Pour lui, la société repose d’abord sur les familles, et la patrie n’est rien d’autre qu’une « famille de familles ». Ce qui structure ces ensembles, ce n’est pas le contrat mais la responsabilité humaine et, dans les familles, l’amour : l’amour entre le père et la mère, l’amour pour les enfants, l’entraide entre les générations.
Il insiste sur une caractéristique de cette conception organique : chacun y a sa place, y compris les plus fragiles.
« S’il y a quelqu’un qui est handicapé, il a sa place aussi, et d’autant plus on va sans doute l’aimer. »
Jean-Luc Schaffhauser (Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron)
La patrie fonctionne selon la même logique. On aime son pays avec le cœur, explique-t-il, parce que notre histoire, notre expérience, nos amitiés, tout ce qui nous fait être, nous vient d’elle. Là où le libéralisme imagine des individus qui construisent la société par intérêt, Schaffhauser décrit une société reçue, nourrie de liens personnels et de réciprocité. La différence entre patrie et nation tient d’ailleurs à un supplément de volonté et de raison : on choisit sa nation parce qu’elle correspond à ce que l’on est.
De la fiction philosophique à la domination financière
Pour Schaffhauser, les conséquences de cette fiction ne sont pas seulement philosophiques : elles sont politiques et économiques, et bien plus graves. Sa démonstration tient en une phrase : si la société n’est qu’un contrat, alors ceux qui disposent des moyens de la façonner l’emporteront.
« Ceux qui ont le plus de moyens pour faire la société, ceux qui disposent donc de l’argent, pourront fabriquer la société selon leur dessein en vue de leur intérêt à eux. »
Jean-Luc Schaffhauser (Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron)
Il en tire une critique frontale du rôle de la finance, qu’il avait déjà développée dans un article de 2012 sur la manière dont l’argent a pris le contrôle de la politique. Le mécanisme qu’il décrit est le suivant : le « peuple représenté », c’est-à-dire les assemblées, finit par travailler contre le « peuple réel ». Pour être élu, l’homme politique doit obéir à l’opinion ; or l’opinion est elle-même fabriquée par les médias, aux mains de ceux qui détiennent l’argent. L’alternance politique n’y change rien, car elle reste enfermée dans la fiction et ne touche jamais à l’identité profonde du pays.
Schaffhauser va plus loin en affirmant que ce système porte la guerre en lui-même. Puisque la vérité y est relative et dépend des rapports de force, chaque vision cherche à dominer les autres. Le libéralisme serait ainsi, selon lui, un système intrinsèquement en guerre pour imposer sa conception du monde. Sur le plan économique, il inverse la hiérarchie naturelle : l’économie, dont le nom renvoie pourtant à la maison et à la famille, ne travaille plus pour les foyers mais pour la finance.
Une critique qui ouvre une alternative
Cette analyse, Schaffhauser le reconnaît, débouche sur un constat pessimiste. Il juge impossible de reconstruire la France sur les bases de ce système, qu’il compare à une cage dont on ne peut sortir qu’à condition qu’elle explose. Mais il refuse la résignation. La sortie passe selon lui par un renversement complet : cesser de prétendre créer la société pour la servir, en commençant par les familles qui la composent.
Concrètement, cela signifie remettre la finance au service de l’économie, et l’économie au service de l’homme. Le premier devoir d’un responsable politique redevient alors très simple et très réel : nourrir la population, l’éduquer, assurer sa santé, ses transports, sa justice. Une logique qu’il résume en une comparaison avec le père de famille, dont la première préoccupation est l’autonomie et l’indépendance des siens.
Ce qu’il faut retenir
Pour Jean-Luc Schaffhauser, le contrat social est une fiction d’individus désincarnés qui a fini par livrer la société à la finance et couper l’homme de son héritage. Face à cette abstraction, il propose une vision enracinée de la patrie comme famille de familles, où le politique sert un bien commun concret plutôt qu’un projet idéologique. Une réflexion qui puise dans la pensée chrétienne classique mais que l’auteur estime accessible à toute pensée tournée vers le réel.
*D’après un entretien de Jean-Luc Schaffhauser sur Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron*
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