Le 9 mars 1968, un DC6 militaire s’écrase à La Réunion moins d’une minute après son décollage de l’aéroport de Gillot. À son bord, le général Charles Aïe, chef d’état-major des armées, artisan de la force de dissuasion nucléaire française et homme de confiance du général de Gaulle. Près de soixante ans plus tard, le rapport d’enquête demeure classé secret défense.
Pourquoi le crash du général Aïe à La Réunion reste-t-il classé secret défense ?
- L’avion s’écrase 55 secondes après le décollage après avoir viré vers la montagne, une trajectoire qu’aucun pilote expérimenté n’aurait choisie.
- Le commandant de bord, prévenu par la tour de contrôle, a répondu qu’il savait, mais l’appareil a accentué sa dérive à droite, comme si les commandes étaient inversées.
- L’épave du palonnier, pièce clé pour comprendre la trajectoire, n’a jamais été retrouvée par les enquêteurs selon un témoin cité par Éric Branca.
- Le rapport d’enquête reste classé secret défense en 2026, sans justification officielle.
Un homme clé de l’indépendance nationale éliminé
Éric Branca, historien et auteur d’une enquête sur ce dossier, rappelle l’importance du général Aïe dans le dispositif gaullien. Officier polytechnicien, résistant déporté à Buchenwald, il a supervisé le premier essai nucléaire français en 1960 avant de devenir chef d’état-major des armées en 1964. Sa mission : transformer la force de frappe en véritable dissuasion tous azimuts, capable de protéger les intérêts vitaux de la France contre toute puissance, y compris les alliés d’hier.
Ce positionnement en faisait une cible naturelle. Au moment du crash, il gérait le retrait de la France du commandement intégré de l’OTAN, opération qui impliquait le départ de plusieurs dizaines de milliers de personnels américains du territoire national. De Gaulle préparait en outre une réforme majeure qui aurait fait de lui une sorte de proconsul militaire aux pouvoirs considérablement renforcés.
« Il n’y avait personne, je dis bien personne, dans lequel de Gaulle avait plus confiance à ce moment-là, en tout cas dans l’armée », souligne Éric Branca.
Éric Branca (Tocsin+)
Des incohérences techniques jamais expliquées
L’examen des circonstances du crash soulève plusieurs questions troublantes. L’appareil, un DC6 réputé fiable, transportait régulièrement les plus hauts responsables militaires français et bénéficiait d’un entretien rigoureux. L’équipage, mené par un commandant expérimenté, connaissait parfaitement l’aérodrome de Gillot.
La trajectoire de l’avion demeure la principale énigme. Quelle que soit la direction de décollage, un pilote dispose de deux options : continuer tout droit ou virer vers la mer. Foncer vers la montagne équivaut à un suicide. Or, les échanges avec la tour de contrôle, rapportés dès le lendemain par le quotidien réunionnais, révèlent un équipage conscient du danger mais incapable de corriger sa trajectoire.
Éric Branca s’appuie sur l’enquête publiée en 1977 par John Saul, universitaire canadien et époux de l’ancienne gouverneure générale du Canada. Sous forme de roman à clé, Mort d’un général, Saul reconstitue un sabotage : l’inversion des câbles du palonnier, commande au pied qui actionne les ailerons. Sur un DC6, un mécanicien expérimenté peut réaliser cette manipulation en moins d’une demi-heure.
Le secret défense comme écran
La persistance du classement secret défense interroge. Une défaillance technique, si embarrassante soit-elle pour l’armée de l’époque, n’aurait plus aucune raison d’être dissimulée après six décennies. La panne évoquée à l’époque, celle du conservateur de cap, ne résiste pas à l’examen : à 55 secondes du décollage, de nuit certes, mais avec la piste éclairée et les lumières du village de Flacourt visibles, un pilote expérimenté pouvait naviguer à vue.
« Comment savoir s’il s’agissait d’un accident sans avoir accès au dossier ? Parce que franchement, si c’est vraiment un accident dû à une défaillance technique, on peut comprendre que l’armée l’ait dissimulé sur le moment. Ça peut durer quelques mois, quelques années, mais pas 60 ans. »
Éric Branca (Tocsin+)
Éric Branca établit un parallèle avec un autre crash, celui du 21 janvier 1971, qui a coûté la vie à dix-sept scientifiques et officiers du nucléaire civil français dans le massif du Vivarais. Là encore, aucune explication définitive n’a été fournie.
Ce qu’il faut retenir
La disparition du général Aïe a privé la France de l’un des architectes de son indépendance stratégique à un moment critique de son histoire. Le maintien du secret défense, près de soixante ans après les faits, ne peut qu’alimenter les interrogations légitimes sur les circonstances exactes de ce crash. L’ouverture des archives serait un acte de vérité dû à la mémoire d’un serviteur de l’État et à la compréhension d’un épisode majeur de notre histoire militaire.
Le Souv, pour une France qui s’appartient.
Vidéo « Mort d’Éric Branca et indépendance nucléaire française » de Tocsin+
Pour aller plus loin
- Mort d’un général, John Ralston Saul (Seuil)
- The Birds of Prey, John Ralston Saul
- L’Amérique contre de Gaulle. Histoire secrète (1961-1969), Vincent Jauvert (Seuil)
- L’ami américain, Éric Branca
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