Le paysage politique français est travaillé en profondeur par une lame de fond qui ne doit rien aux soubresauts de l’actualité immédiate. Une fraction croissante de la moyenne bourgeoisie, celle qui gagne entre 3000 et 5000 euros par mois, ne peut plus accéder à la propriété, quitte les centres-villes et voit son niveau de vie se dégrader inexorablement. Ce déclassement structurel n’est pas qu’une question économique : il est en train de produire une recomposition électorale dont les effets pourraient se faire sentir dès 2027.

Pourquoi le déclassement des classes moyennes est-il en train de rebattre les cartes du jeu politique français ?

Une partie significative de la petite bourgeoisie française est en voie de déclassement. Son intérêt objectif la rapproche mécaniquement des catégories populaires, mais un habitus culturel hérité continue de freiner ce basculement. Les partis traditionnels maintiennent leur emprise sur cet électorat en agitant des récits structurants, mais cette fidélité s’effrite à mesure que la paupérisation s’accentue. La dernière élection que le bloc central peut gagner sans modifier sa base démographique est peut-être derrière lui.

Un déclassement qui rapproche du peuple mais que le récit dominant freine

L’analyse développée par Pierre-Yves Rougeyron s’appuie sur un phénomène bien documenté en économie : l’effet de cliquet. Ce mécanisme désigne le fait qu’un groupe social ne s’identifie pas à sa condition réelle mais à celle à laquelle il aspire. La moyenne bourgeoisie française, en se déclassant, devrait objectivement rejoindre les intérêts des classes populaires. Pourtant, elle continue massivement de voter contre ses intérêts matériels immédiats.

La raison de ce paradoxe est à chercher dans ce que le sociologue Pierre Bourdieu appelait l’habitus : un ensemble de dispositions culturelles héritées qui façonnent les comportements politiques bien au-delà des seuls calculs rationnels. Comme le souligne Pierre-Yves Rougeyron :

La moyenne bourgeoisie est en train de se déclasser. Son intérêt premier, c’est d’être avec les prolos. Mais comment ils vont vivre ça pour continuer à être dans le système ? Ils vont se raconter une histoire.

Pierre-Yves Rougeyron (OMERTA)

Cette histoire, c’est celle que leur proposent les partis du bloc central, de Renaissance au Parti socialiste en passant par les listes de Raphaël Glucksmann. L’antifascisme de posture, la défense de l’État de droit conçu comme rempart contre la démocratie populaire, la menace russe ou l’urgence climatique : autant de récits qui maintiennent une loyauté électorale alors même que la situation matérielle des électeurs concernés se dégrade.

Un verrou démographique qui menace le bloc central

L’analyse historique proposée par l’invité éclaire la stratégie de l’extrême centre depuis la Révolution française. La bourgeoisie française a toujours cherché à empêcher la jonction entre les cadres de la moyenne bourgeoisie et la force du prolétariat. Une jonction qui, historiquement, a donné naissance aux mouvements nationalistes interclassistes des années 1930, puis au gaullisme d’après-guerre.

C’est précisément cette jonction qui est en train de se reconstituer sous nos yeux, à bas bruit. Une enquête récente de L’Express a montré qu’une partie de la jeunesse issue de la bourgeoisie culturelle de gauche bascule vers La France insoumise. Un mouvement symétrique s’observe à droite, où des rejetons de la bourgeoisie traditionnelle rejoignent les rangs du Rassemblement national.

La spécificité française rend ce processus plus aigu qu’ailleurs. Contrairement à la bourgeoisie anglaise ou allemande, qui assume directement la confrontation avec ses classes populaires, la bourgeoisie française a toujours eu besoin d’un tiers pour exercer la répression. Ce fut Adolphe Thiers en 1871, le régime de Vichy en 1940, Valéry Giscard d’Estaing dans les années 1970. Aujourd’hui, ce tiers a un nom : l’Union européenne, dont les traités et la jurisprudence permettent de contourner le suffrage universel.

C’est ce que résume Pierre-Yves Rougeyron par une formule :

Bruxelles leur sert à ça. C’est l’armée étrangère d’occupation permanente qui leur permet de traire le pays.

Pierre-Yves Rougeyron (OMERTA)

La fenêtre électorale se referme

Les données démographiques donnent une indication précieuse sur l’urgence de la situation pour le bloc central. D’après l’analyse développée dans l’entretien, 2027 pourrait être la dernière élection où ce bloc peut l’emporter sans modifier sa base électorale. La classe d’âge sur laquelle il s’appuie, à la fois en termes de représentation et d’imaginaire politique, est en train de céder la place à une génération qui ne partage ni les mêmes références ni la même situation matérielle.

Certes, le pays continue de vieillir. Mais les retraités de demain n’auront pas le même profil que ceux d’aujourd’hui : ils seront plus pauvres et auront vécu l’expérience du déclassement bien avant l’âge de la retraite. Une partie d’entre eux a déjà commencé à voter Rassemblement national.

Ce que l’invité appelle un « saut » dans le supranational, c’est-à-dire une accélération du fédéralisme européen, apparaît dès lors comme la seule issue pour un bloc central qui ne peut plus gagner dans le cadre démocratique classique. L’état de droit, concept distinct de l’état légal, devient l’instrument juridique de ce contournement : une norme présentée comme moralement supérieure à la souveraineté populaire, et donc soustraite au débat démocratique.

Quand la cooptation remplace le mérite : le blocage par le haut

Ce phénomène de déclassement de la classe moyenne trouve une mécanique explicative chez Pierre-Yves Rougeyron, qui introduit la notion de « pays de N-2 » : la France fonctionne, mais en dépit de ses strates dirigeantes, portée par ses cadres intermédiaires, ses pompiers, ses infirmières, ses agents de terrain. Ce sont eux qui absorbent les défaillances du sommet.

Le problème identifié n’est pas l’absence de compétences dans la société française, mais le grippage du mécanisme de circulation des élites. Dans une société saine, décrit Rougeyron, la rotation entre le bas et le haut fonctionne comme « un cadran d’horloge ». Lorsque ce cadran se bloque, ceux qui ont accédé aux positions dirigeantes rigidifient le système pour ne plus en descendre. La cooptation prend alors le pas sur le mérite : le « fils, le cousin, l’amant, les obligés, les adoptés » occupent les sièges, selon ses termes.

« 90 % de l’étude de réseau, c’est juste de savoir à quel degré de parenté es-tu pour avoir obtenu ton siège indu. »

Pierre-Yves Rougeyron (OMERTA)

Ce verrouillage par le haut n’est pas sans lien avec le sentiment d’impuissance qui traverse les classes moyennes. Lorsque les voies d’ascension sont obstruées et que les postes de décision circulent au sein de réseaux fermés, la mobilité sociale devient une promesse creuse. La frustration qui en résulte ne se limite pas à une question de revenus : elle touche à la légitimité même des institutions et à la confiance que les Français accordent à ceux qui les dirigent.

Désindustrialisation et pouvoir d’achat : le ciseau qui fragilise les classes moyennes

Ce déclassement ne s’opère pas dans le vide. Rodolphe Cart pointe un mécanisme précis : la désintégration du tissu industriel qui avait, au XIXe siècle, permis l’émergence même des classes moyennes européennes. Le cas allemand est éclairant. Longtemps présenté comme le bon élève économique du continent, l’Allemagne voit aujourd’hui ses usines fermer les unes après les autres, y compris dans des secteurs jugés stratégiques.

En France, ce recul industriel se double d’une pression immédiate sur le pouvoir d’achat. Cart note une remontée du prix du carburant qui, rapportée aux niveaux observés lors de la crise des gilets jaunes, produit un sentiment de déjà-vu chez nombre d’observateurs. Sur les réseaux sociaux, des appels à un retour du mouvement commencent à circuler.

« Ces classes moyennes sont en voie de déclassement et ça, je pense que ça peut vraiment faire naître des périodes de réforme, mais vraiment profonde. »

Rodolphe Cart (OMERTA)

Ce que souligne Cart, c’est la dimension structurelle du phénomène : la classe moyenne n’était pas seulement un groupe social, elle était le contrat tacite sur lequel reposait la légitimité des démocraties libérales. Sa fragilisation ne produit donc pas qu’une détresse économique, elle alimente une défiance croissante envers les institutions, un terreau que les sondages récents sur le désir de référendum ou le rejet des corps constitués commencent à rendre visible dans les données.

Défiance institutionnelle : un signal dégagiste qui s’amplifie

Ce déclassement de la classe moyenne ne s’exprime pas seulement dans les chiffres économiques. Il se traduit aussi dans un rejet croissant des institutions, que les sondages de l’été 2025 commencent à chiffrer de façon préoccupante pour le bloc au pouvoir.

L’analyste Rodolphe Cart, interrogé sur la chaîne Omerta, cite notamment un sondage récent révélant que les Français souhaitent de plus en plus le recours au référendum, y compris des référendums capables d’outrepasser les corps constitués, Conseil constitutionnel compris. Ce n’est pas un détail procédural : c’est le signe que la légitimité des institutions intermédiaires est elle-même remise en question.

« Les sondages sur la défiance continuent de s’accumuler. On voit vraiment une parenthèse dégagiste qui est en train de se profiler, comme on l’avait connu en 2017. »

Rodolphe Cart (OMERTA)

Cart établit un parallèle direct avec le climat qui avait précédé la percée d’Emmanuel Macron et le score de Jean-Luc Mélenchon en 2017. Mais il note une différence de taille : à l’époque, le rejet des partis traditionnels avait profité à un candidat se présentant comme une rupture par le centre. Aujourd’hui, les deux bénéficiaires pressentis de cette défiance se situent aux deux pôles, Marine Le Pen d’un côté, Jean-Luc Mélenchon de l’autre.

La montée du prix du carburant, que Cart signale explicitement en comparaison avec le contexte des gilets jaunes, constitue selon lui un accélérateur potentiel de cette défiance. Des appels au retour du mouvement commencent selon lui à circuler sur les réseaux sociaux, ajoutant une dimension sociale concrète à ce qui pourrait rester un simple thermomètre d’opinion.

La démocratie représentative, bâtie sur un socle qui se dérobe

Ce déclassement n’est pas seulement une donnée économique : il touche directement la mécanique démocratique. Les classes moyennes ont historiquement constitué le socle sur lequel les démocraties représentatives européennes se sont construites au cours du XIXe siècle. Leur montée en puissance a accompagné l’élargissement du suffrage, la stabilisation des institutions et une certaine homogénéité sociale qui rendait possible le compromis politique. C’est précisément ce que le sociologue Louis Chauvel documente depuis plusieurs années : un phénomène de déclassement structurel qui ronge ces couches intermédiaires, génération après génération.

Lorsque ce socle se fragilise, c’est l’ensemble de l’édifice qui vacille. Les partis traditionnels, construits pour représenter des intérêts stabilisés, peinent à répondre à des électeurs dont la situation se dégrade sans que les grilles d’analyse habituelles, ni la gauche de classe ni le libéralisme de droite, ne semblent adaptées.

C’est dans cet espace que s’inscrit la notion de « producérisme », théorisée notamment dans un livre récent de Michel Fer. Ce cadre d’analyse, encore peu diffusé dans le débat public français, désigne une ligne économique centrée sur les classes travailleuses et productrices, opposées à deux figures symétriques : ceux qui, par leurs ressources et leurs réseaux, échappent à la fiscalité ordinaire, et ceux qui vivent principalement des transferts sociaux. Ce n’est ni du marxisme, ni du libéralisme pur : c’est une tentative de donner une cohérence idéologique aux frustrations de ceux qui estiment payer sans jamais recevoir.

Ce qu’il faut retenir

Le déclassement de la moyenne bourgeoisie n’est pas seulement une question de pouvoir d’achat ou d’accès au logement. C’est un phénomène politique majeur qui travaille en profondeur le corps électoral français. La recomposition en cours, si elle se confirme, pourrait priver le bloc central de sa base démographique traditionnelle et ouvrir la voie à des reconfigurations politiques inédites à l’horizon 2027.

Vidéo « Pierre-Yves Rougeyron sur la concentration du pouvoir en France » de OMERTA

Vidéo de OMERTA

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