La demande ukrainienne de missiles Patriot, relancée cette semaine par Volodymyr Zelensky lors de sa rencontre avec Donald Trump à la Maison Blanche, ne relève pas du simple effet d’annonce. Elle masque une réalité stratégique de plus en plus pressante pour les alliés de Kiev : les stocks de missiles de défense anti-aérienne s’amenuisent dangereusement, des deux côtés de l’Atlantique, et les capacités de production peinent à suivre le rythme des consommations.

Pourquoi les stocks de missiles de défense anti-aérienne européens sont-ils au plus bas ?

Selon Hervé Carresse, ex-officier d’infanterie breveté de l’École de guerre, les alliés occidentaux « arrivent à l’os ». Plusieurs facteurs se conjuguent : les dons massifs à l’Ukraine ont entamé les réserves nationales ; la protection des bases américaines au Moyen-Orient et d’Israël a consommé d’importants volumes de munitions ; les chaînes de production, dimensionnées pour un temps de paix, ne compensent pas les ponctions opérationnelles. Résultat : même les Européens, pourtant appelés à prendre le relais, se trouvent en situation de déficit, comme l’illustre une polémique récente en Pologne où un don de missiles Patriot a été effectué sans validation parlementaire.

« Actuellement, les alliés de l’Ukraine, les Européens et les Américains, même s’ils voulaient fournir des moyens à l’Ukraine, ils arrivent à l’os. Ils vont commencer à entamer leur capacité propre à pouvoir éventuellement faire face à une agression. »

Hervé Carresse (OMERTA)

Un duel stratégique défavorable à l’Ukraine

Cette tension sur les stocks intervient alors que l’Ukraine s’est lancée, depuis plusieurs semaines, dans une campagne de frappes dans la profondeur du territoire russe. L’objectif affiché, rappelle Hervé Carresse, était d’amener Moscou à la table des négociations. Mais le déséquilibre capacitaire entre les deux belligérants rend ce pari risqué.

L’Ukraine s’appuie principalement sur des drones à longue portée à charge militaire réduite et sur quelques missiles récents, quand la Russie mobilise une panoplie complète : missiles balistiques, missiles de croisière tirés depuis des navires de surface, des sous-marins ou des aéronefs, missiles hypersoniques et même des engins préstratégiques à charge conventionnelle de type Orchnik. Dans ce duel asymétrique, la campagne ukrainienne pourrait se révéler contre-productive.

« Je crains que cette opération de frappe dans la profondeur ait des effets stratégiques encore plus déplorables et plus drastiques pour l’Ukraine que l’opération de Koursk. »

Hervé Carresse (OMERTA)

Produire des Patriot en Ukraine : un projet hors-sol ?

L’idée de coproduire des missiles Patriot sur le sol ukrainien, évoquée par Zelensky, se heurte à une objection immédiate. Comme le souligne Hervé Carresse, la Russie mène une campagne de frappe stratégique systématique contre les infrastructures énergétiques et le complexe militaro-industriel ukrainien. Il est par conséquent difficile d’envisager qu’une installation de cette nature puisse être épargnée.

Une approche plus rationnelle consisterait à développer ces capacités de production en Europe, pour ensuite fournir l’Ukraine. Mais là encore, les industriels européens ne disposent pas des cadences suffisantes. Le temps long de la montée en puissance industrielle, estimé entre cinq et dix ans pour un programme de cette ampleur, entre en contradiction avec l’urgence opérationnelle sur le terrain.

Une souveraineté défensive française et européenne en question

La situation actuelle met en lumière une dépendance capacitaire qui dépasse largement le seul théâtre ukrainien. Les États-Unis, confrontés simultanément au front ukrainien, à la protection du Moyen-Orient et à la menace iranienne, voient leurs ressources se disperser. Les alliés européens, de leur côté, découvrent qu’ils ont insuffisamment dimensionné leurs propres stocks stratégiques.

Cette réalité interroge directement la souveraineté défensive française et européenne. Que se passerait-il si un État membre devait faire face à une menace directe alors que ses réserves de missiles anti-aériens auraient été significativement entamées par des années de soutien à l’Ukraine ? La question n’est plus théorique. Elle invite à repenser les rythmes de production, la mutualisation des capacités et, plus fondamentalement, l’autonomie stratégique du continent.

Ce qu’il faut retenir

L’épuisement des stocks de missiles Patriot et de défense anti-aérienne révèle une fragilité structurelle des pays occidentaux face à un conflit de haute intensité dans la durée. La coproduction en Ukraine relève d’une déclaration d’intention peu réaliste, tandis que le relais par les capacités industrielles européennes nécessitera plusieurs années. Cette situation impose une réflexion urgente sur les moyens concrets de reconstituer une souveraineté défensive crédible, en France comme en Europe.


Voir aussi

Vidéo « Analyse de l’actualité ukrainienne, iranienne et française » de OMERTA

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