La proposition de Gabriel Attal en faveur des « États-Unis d’Europe » a remis sur la table une question que beaucoup préféraient croire enterrée : celle du saut fédéral européen. Derrière les formules politiques, c’est un mécanisme financier précis qui pourrait accélérer ce basculement : la mutualisation des dettes au niveau européen. Un procédé qui n’a rien de théorique puisqu’il s’inspire directement d’un précédent historique américain, celui d’Alexander Hamilton.

Qu’est-ce que la dette commune européenne et comment reprend-elle le précédent Hamilton ?

L’invité de l’entretien analyse ce parallèle historique en plusieurs points :

  • En 1790, Alexander Hamilton, premier secrétaire au Trésor des États-Unis, fait adopter la reprise par l’État fédéral des dettes contractées par les treize États fédérés pendant la guerre d’indépendance
  • Cette unification des dettes, loin d’être une simple mesure comptable, a créé un lien financier et politique irréversible entre les États membres
  • Pour l’invité, ce « moment hamiltonien » est précisément ce que cherchent à reproduire les promoteurs de la construction européenne en mutualisant les dettes des États membres
  • L’objectif assumé est de franchir une étape décisive vers une intégration de type fédéral, en rendant techniquement possible ce que les peuples refusent politiquement

Le « moment hamiltonien » : quand la dette crée la nation

L’invité développe une lecture historique précise du processus américain. Au lendemain de l’indépendance, les treize anciennes colonies britanniques se trouvaient dans une situation financière délicate : chacune avait contracté ses propres emprunts pour financer la guerre, et aucune autorité centrale ne disposait de la légitimité nécessaire pour lever l’impôt de manière unifiée. En proposant que le gouvernement fédéral reprenne l’ensemble des dettes des États, Hamilton ne réglait pas seulement une question de solvabilité. Il donnait au pouvoir central un crédit politique, au double sens du terme : une capacité d’emprunt mais aussi une autorité nouvelle sur les finances publiques.

Ce précédent intéresse aujourd’hui les architectes de l’intégration européenne. L’invité souligne que depuis des décennies, la construction communautaire a procédé par étapes : d’abord le marché commun, calqué sur le modèle du Zollverein allemand du XIXe siècle, cette union douanière qui avait préparé l’unification politique de l’Allemagne. Puis l’harmonisation juridique. Aujourd’hui, face à la résistance croissante des opinions publiques, l’outil financier apparaît comme le levier le plus efficace pour accélérer le processus.

« Vu que les élites européennes se rendent compte en réalité que les peuples sont de plus en plus hostiles à cette construction européenne, ils vont essayer de nous le faire passer notamment par la création d’une dette commune, moment hamiltonien. »

Vidéo d’OMERTA

Ce que la mutualisation implique pour la souveraineté budgétaire française

L’enjeu dépasse largement la question technique des taux d’intérêt ou de la solidarité entre États membres. Pour l’invité, la mutualisation des dettes transforme profondément la nature du lien politique. Un État qui accepte de voir sa dette reprise ou partagée par une entité supérieure renonce mécaniquement à une part de son autonomie budgétaire. Les décisions d’emprunt, de dépense, de fiscalité ne relèvent plus de sa seule compétence nationale, mais d’une négociation permanente avec les autres membres et avec l’institution qui porte la dette commune.

L’invité y voit l’une des manifestations les plus abouties de ce qu’il appelle, en citant un gaulliste historique, « le centrisme comme un vichisme de temps de paix ». La formule est forte mais elle vise un phénomène précis : l’abandon progressif, par les élites du bloc central, des instruments de la souveraineté nationale au profit de structures supranationales. Dans ce cadre, la mutualisation de la dette n’est pas une fatalité économique imposée par les marchés, mais un choix politique dont les conséquences sont assumées à demi-mot.

Un débat qui dépasse la seule question budgétaire

Ce qui se joue autour de la dette commune européenne n’est donc pas seulement une affaire de finances publiques. C’est bien la question du titulaire légitime de la souveraineté qui est posée. L’invité le rappelle : la déclaration de Gabriel Attal, selon laquelle « les intérêts ukrainiens sont la même chose que les intérêts français », repose sur « un principe d’équivalence » qui dissout la spécificité de l’intérêt national français dans un ensemble plus vaste. La mutualisation de la dette est l’instrument financier de cette logique d’équivalence.

Pour autant, l’invité ne se contente pas d’une posture défensive. Il note que cette clarification du débat est une opportunité : si un affrontement au second tour de l’élection présidentielle oppose le bloc central au Rassemblement national, il pourrait fonctionner comme « un nouveau référendum sur l’Europe ». La question de la dette commune, en apparence aride, pourrait ainsi devenir l’un des marqueurs les plus lisibles du clivage entre souveraineté nationale et intégration fédérale.

Dette française : le scénario d’un ajustement imposé de l’extérieur

Le précédent hamiltonien que décrit l’article repose sur une solidarité fédérale consentie. L’économiste Gilles Raveaud dessine un scénario radicalement différent pour la France : non pas une mutualisation choisie, mais une mise sous tutelle contrainte.

La mécanique est arithmétique. La combinaison du niveau des taux d’intérêt, de la masse de la dette publique et d’une croissance structurellement faible produit, selon Raveaud, une trajectoire que les chiffres rendent « tout à fait indiscutable ». Pour stabiliser le déficit, il faudrait effacer environ 150 milliards d’euros de dépenses nettes, soit, ramené à l’individu,

« prélever 3 000 € par adulte en France chaque année »

Gilles Raveaud (Front Populaire)

une contraction que l’économiste qualifie lui-même de « délirante » dans le contexte social actuel.

L’horizon qu’il fixe est précis : une crise financière pourrait survenir dès le printemps prochain ou à la suite de la prochaine élection présidentielle. Dans ce cas, l’État français serait contraint de solliciter la Banque centrale européenne, qui poserait ses conditions. Raveaud rappelle que les pays du Sud européen ont déjà traversé cet ajustement dans les années 2010 : baisses de pensions, coupes dans les salaires de fonctionnaires, licenciements dans la fonction publique, avec des chutes de niveau de vie initiales de 10 à 15 % — bien davantage en Grèce. Il souligne qu’aucune solidarité spontanée n’est à attendre de voisins qui ont eux-mêmes absorbé ces thérapies de choc et qui observent la situation française avec une lucidité que le débat public hexagonal peine encore à intégrer.

La contribution nette française : 13 milliards d’euros qui alimentent le débat

Ce chiffre revient régulièrement dans les discussions sur la réforme budgétaire européenne, mais il mérite d’être posé précisément. Dans son discours de rentrée 2026, François Asselineau a chiffré à 13 milliards d’euros la contribution nette annuelle de la France au budget de l’Union européenne, c’est-à-dire ce que Paris verse au-delà de ce qu’il reçoit en retour.

« Les 13 milliards d’euros de contribution nette ne serviront plus à aller financer le monde entier, sauf les Français. »

François Asselineau (UPR)

L’argument avancé est celui d’un levier budgétaire inexploité : ces 13 milliards, réorientés vers l’économie nationale, représenteraient selon lui environ 1,5 % du PIB cumulés avec d’autres économies envisagées (sortie de l’OTAN, arrêt des versements à l’Ukraine, réduction des intérêts versés à des créanciers étrangers).

Ce raisonnement soulève une question que l’article précédent sur la dette commune européenne éclaire d’un angle différent : la mutualisation de la dette à l’échelle de l’UE repose justement sur la capacité des États membres à maintenir leurs contributions au budget commun, qui sert de garantie implicite aux emprunts collectifs. Réduire ou supprimer la contribution d’un État contributeur net majeur comme la France fragiliserait mécaniquement la capacité d’emprunt de l’Union, et donc la logique même du précédent hamiltonien décrit plus haut. Les deux débats, contribution nationale et dette fédéralisée, sont donc intimement liés.

Ce qu’il faut retenir

La mutualisation des dettes européennes n’est pas une innovation technique récente mais la reprise assumée d’un précédent historique, celui d’Alexander Hamilton, qui avait fait de la dette fédérale l’outil de la consolidation des États-Unis d’Amérique. Pour la France, s’engager dans cette voie significative accepter une perte durable de souveraineté budgétaire. La polémique actuelle a au moins le mérite de rendre visible un processus longtemps mené à bas bruit.

Vidéo « Projet d’États-Unis d’Europe et souveraineté française » de OMERTA

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