L’ancien Premier ministre se trouve dans une position aussi ironique que périlleuse. Candidat déclaré à la succession, Édouard Philippe doit convaincre les Français qu’il n’est pas le continuateur du macronisme. Mais tant que le président occupe l’Élysée et refuse de s’effacer, comment effacer sept années de gouvernance commune ? La quadrature du cercle stratégique est en marche.

Pourquoi Édouard Philippe ne parvient-il pas à se démarquer d’Emmanuel Macron dans sa stratégie de campagne ?

La difficulté centrale, identifiée par l’invité lors de son analyse, tient à une impossibilité mécanique : Édouard Philippe doit rassembler son camp au premier tour, mais ce camp est le plus haï de France. Pour séduire au-delà, il lui faudrait dire « lui c’est lui, moi c’est moi, je n’ai rien à voir avec ce taré ». Or Emmanuel Macron ne lui fait pas le cadeau de s’effacer. Résultat : chaque fois que Philippe s’adresse aux macronistes, le souvenir de Matignon ressurgit immédiatement. Il ne peut ni renier son passé sans perdre sa base, ni l’assumer sans perdre le pays.

« Là, Édouard Philippe doit passer par l’extérieur. C’est-à-dire, il doit rassurer tout le monde en disant je n’ai rien à voir avec ce taré. Surtout que Emmanuel Macron ne lui fait pas le cadeau de s’effacer. »

Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron

Un bloc central éclaté qui complique tout

L’équation se corse avec la multiplication des candidatures au sein du bloc central. L’invité en dénombre quatre : Édouard Philippe, Gabriel Attal, Raphaël Glucksmann (ou son substitut) et Élisabeth Borne. Une fragmentation qui rend mécaniquement impossible le franchissement du premier tour si les hostilités internes s’intensifient.

La récente tribune des 500 élus en faveur de Gabriel Attal illustre cette guerre de position. Selon l’analyse développée dans l’entretien, ces 500 signatures valent surtout comme 500 parrainages potentiels. Une manœuvre qui ne peut avoir été menée sans l’aval au moins tacite de l’Élysée. Le signal est limpide : le macronisme pur joue sa survie et n’entend pas laisser Philippe s’émanciper sans contreparties.

La position d’Alexis Kohler, présenté comme « l’homme qui susurre à l’oreille d’Édouard Philippe », devient centrale. C’est lui qui devra négocier l’accord de non-agression entre les prétendants, mission rendue plus ardue par le coup de couteau des 500 élus. La question posée par l’invité résume l’impasse : « Qu’est-ce que tu veux pour te laisser recadrer ? »

L’hypothèse Attal ou comment Macron instrumentalise la division

L’invité avance une lecture tactique : Emmanuel Macron et Gabriel Attal se seraient « réconciliés temporairement sur le dos du panda du Havre ». L’enquête judiciaire visant Édouard Philippe pour soupçon de détournement de fonds publics sent, selon ses mots, « le cadeau d’Emmanuel ».

Le calcul d’Attal reposerait sur une conviction simple : Philippe, empêtré dans les affaires, finira par renoncer. Reste alors un face-à-face avec Marine Le Pen ou Jordan Bardella qu’il pense pouvoir remporter. L’invité ironise sur cette lecture : « Il faut aller au second tour mon petit lapin ». Mais la dynamique de cour est ainsi faite que les courtisans entretiennent l’illusion : « Tu es déjà élu, c’est évident. »

« Le système a toujours 11 % pour être exact politique. C’est largement suffisant pour gagner une élection. C’est avec ça qu’ils ont gagné par deux fois. »

Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron

La survie du macronisme comme enjeu souterrain

Derrière la bataille des hommes se joue celle des appareils. Édouard Philippe incarne une droite jupéiste qui entend survivre au macronisme, mais la cour de laquais constituée par Emmanuel Macron n’acceptera cette transition que si des gages suffisants sont donnés. Or l’invité observe que Philippe « n’est pas totalement stupide » et a « l’intelligence de ne pas s’adresser aux macronistes » en premier ressort.

Le drame stratégique est entier. Si Philippe parle à son camp, il meurt politiquement aux yeux du grand public. S’il parle au pays, il s’aliène les réseaux, l’énarchie et la caisse dont il a besoin pour tenir. La fenêtre est étroite, d’autant que l’occupant du Château ne désarmera pas : « Il va tout mettre en œuvre jusqu’à la dernière minute », prévient l’invité.

Ce qu’il faut retenir

Édouard Philippe mène une campagne sous hypothèque : tant qu’Emmanuel Macron ne s’efface pas, il reste le Premier ministre du président sortant, assigné à un bilan qu’il ne peut ni renier ni revendiquer. La multiplication des candidatures dans son propre bloc et les manœuvres de l’Élysée, via Gabriel Attal ou la justice, transforment la primaire officieuse en piège. Dans cette partie d’échecs à quatre, chacun joue sa survie, mais c’est peut-être le locataire actuel de l’Élysée qui tire les ficelles les plus longues.

Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron

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