L’idée européenne, telle qu’elle s’est imposée dans les élites françaises après 1962, n’est pas née ex nihilo. Elle est l’héritière directe d’un vide, celui laissé par la fin de l’Algérie française. Dans un entretien récent, l’essayiste Pierre le Vigan, auteur de L’Europe à l’endroit, explore cette filiation méconnue : la construction européenne a servi de rêve de compensation pour des élites orphelines de l’empire colonial. Une thèse qui éclaire d’un jour nouveau la psychologie de l’européisme français.

Pourquoi le projet européen a-t-il remplacé le rêve colonial français ?

Trois dynamiques expliquent ce basculement selon Pierre le Vigan :

  1. La perte de l’Algérie en 1962 a créé un vide idéologique chez les élites françaises, notamment dans la gauche cléricale qui avait été le fer de lance de l’aventure coloniale avant d’en devenir le fossoyeur.
  2. L’Europe a offert une nouvelle projection impériale, une forme de « rêve de substitution » permettant d’échapper au recentrage national qu’imposait pourtant la décolonisation.
  3. Les architectes de cette Europe, à l’image de Jean Monnet, étaient souvent animés d’un ressentiment antifrançais assumé, transformant le projet européen en entreprise de dilution de la souveraineté nationale.

De l’Algérie française à l’Europe : une même logique impériale

Pierre le Vigan rappelle que la colonisation avait sa part d’illusion, notamment ce qu’il appelle le « mythe de l’Algérie comme Nouvelle-Californie ». Un rêve qui, reconnaît-il, « ne manquait pas d’allure » tant le pays était magnifique et riche de ressources, notamment les hydrocarbures sahariens découverts dans les années 1950. Mais ce rêve était condamné par une réalité démographique implacable : un Français pour douze Algériens, sans commune mesure avec le peuplement du Canada.

Pour l’essayiste, la gauche cléricale qui avait porté l’idéal colonial avec une ferveur missionnaire s’est brutalement reconvertie dans le mythe européen « avec la même violence, la même naïveté et le même sectarisme ». Un transfert psychologique qui explique la dimension quasi religieuse de l’engagement européiste chez certains élus et hauts fonctionnaires français.

L’européisme, un impérialisme qui ne dit pas son nom

Selon Pierre le Vigan, cette filiation coloniale n’est pas anodine : elle a légué au projet européen son arrogance civilisationnelle. « L’européen n’est rien de plus qu’un californien de troisième catégorie aujourd’hui », constate-t-il, tout en perpétuant un suprémacisme culturel qui lui fait donner des leçons de modernité au reste du monde.

« Fondamentalement après la perte de l’Algérie, l’Europe a été pour beaucoup une sorte de rêve de substitution. »

Pierre le Vigan (Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron)

Cette analyse éclaire un paradoxe : la construction européenne prétendait tourner la page des nationalismes belliqueux, mais elle a reproduit la logique expansionniste des empires qu’elle dénonçait. L’élargissement précipité aux pays d’Europe centrale après 1989 en est l’illustration : des peuples qui venaient de subir soixante-dix ans d’occupation soviétique se sont retrouvés « sous une autre tutelle, celle des euromondialistes de Bruxelles », sans avoir pu faire l’expérience d’une véritable indépendance.

Sortir de l’impasse par la destruction créatrice

Pour autant, Pierre le Vigan ne rejette pas toute idée européenne. Il plaide pour une « Europe des nations » fondée sur la coopération intergouvernementale et la réindustrialisation du continent, mais pose un préalable radical : « détruire l’Union européenne telle qu’elle existe. » Une destruction qu’il juge nécessaire pour libérer les peuples européens de ce qu’il analyse comme un néo-impérialisme bureaucratique.

La sortie de l’UE, défendue selon lui par la plupart des partis souverainistes européens à l’exception notable du Rassemblement national, permettrait de renouer avec des relations internationales fondées sur l’arbitrage et le respect des souverainetés. Une position qui rappelle que la France gaullienne avait su, en son temps, mener une politique étrangère indépendante sans avoir besoin de se diluer dans un ensemble supranational.

Ce qu’il faut retenir

La construction européenne est moins une rupture avec l’histoire coloniale française que sa continuation par d’autres moyens. Comprendre cette généalogie permet de saisir pourquoi l’UE peine à se réformer : elle n’est pas un projet rationnel, mais le symptôme d’un deuil impérial inachevé. L’ouvrage de Pierre le Vigan offre des clés précieuses pour penser une alternative européenne qui ne soit ni le repli nationaliste, ni la fuite en avant fédéraliste.


*D’après un entretien de Pierre le Vigan sur Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron*


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