L’Union européenne traverse une crise existentielle qui dépasse largement les débats économiques ou institutionnels. Alors que son poids géopolitique s’effrite et que ses dirigeants sont de moins en moins consultés sur les grands dossiers internationaux, Bruxelles persiste dans une posture singulière : celle du donneur de leçons universel. Cette attitude n’est pas nouvelle, mais son décalage avec la réalité de la puissance européenne devient si flagrant qu’il interroge. L’européisme contemporain ne serait-il pas, tout simplement, le dernier avatar d’un suprémacisme colonial dont l’Europe n’a jamais véritablement fait le deuil ?

Qu’est-ce que l’européisme donneur de leçons et en quoi prolonge-t-il le colonialisme ?

  • L’européisme contemporain fonctionne comme une idéologie de substitution après la perte des empires coloniaux, notamment français
  • Il reproduit le schéma mental du colonisateur qui considère que le stade supérieur de l’humanité consiste à adopter ses valeurs
  • Cette posture est d’autant plus paradoxale qu’elle s’accompagne d’un décrochage culturel, industriel et civilisationnel des nations européennes elles-mêmes
  • Les institutions européennes imposent leurs normes sociétales aux pays du Sud avec un dogmatisme qui rappelle les anciennes missions civilisatrices
  • La matérialité de la puissance ayant disparu, ne reste qu’une arrogance idéologique qui ridiculise l’Europe sur la scène internationale

L’Europe, un rêve de substitution après l’empire

Pierre le Vigan, dans son dernier ouvrage L’Europe à l’endroit, analyse la construction européenne comme un phénomène de compensation historique. « Fondamentalement, après la perte de l’Algérie, l’Europe a été pour beaucoup une sorte de rêve de substitution », explique-t-il. Cette analyse éclaire d’un jour nouveau la ferveur quasi religieuse avec laquelle certaines élites françaises se sont converties à l’idée européenne.

Le parallèle est frappant : les mêmes qui furent les plus ardents défenseurs de l’Algérie française, issus souvent de cette gauche cléricale qui a porté l’expansion coloniale, se sont ensuite jetés dans le mythe européen « avec la même violence, la même naïveté et le même sectarisme ». Jean Monnet, père fondateur de l’Europe communautaire, n’a d’ailleurs jamais caché son profond ressentiment antifrançais, comme le rappelle Pierre le Vigan, citant les travaux d’Éric Branca sur le duel entre de Gaulle et Monnet.

Ce transfert de sacralité de l’empire vers l’Europe s’est opéré sans que soit jamais remis en cause le fondement idéologique commun aux deux projets : la conviction que certaines nations ont pour vocation d’en guider d’autres vers la civilisation, définie selon leurs propres critères.

Le donneur de leçons face à sa propre déliquescence

L’expérience personnelle du présentateur, Pierre-Yves Rougeyron, au sein des institutions européennes est éclairante. Il décrit une scène où des diplomates européens expliquaient à une ministre africaine, dont le pays était en guerre, que « tant que vous n’aurez pas de Gay Pride, vous n’atteindrez pas la civilisation ». Ce qu’il qualifie de « racisme médusant » illustre parfaitement la permanence d’un logiciel colonial qui ne dit plus son nom.

Pierre le Vigan confirme ce diagnostic en soulignant le caractère profondément anti-démocratique et non-européen de la Commission européenne, qu’il décrit comme étant « complètement à la botte des États-Unis ». Cette Europe-là transforme le continent en « Europe américaine » et ne permet en rien l’émergence d’une industrie ou d’une défense proprement européennes.

« Leurocrate, il court plus vite que les balles. Il marche sur les eaux. Sur les eaux de qui ? Les enfants grecs peuvent en témoigner. Mais il marche sur les eaux et il arrête les balles à main nue. »

Pierre le Vigan (Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron)

Cette remarque cinglante résume le décalage entre la prétention morale affichée et l’impuissance matérielle constatée. L’européisme est devenu un verbe sans chair, une posture sans puissance.

Des élites qui n’apprennent pas de l’histoire

L’un des aspects les plus troublants de cette idéologie est son incapacité à tirer les leçons du passé. Pierre le Vigan rappelle que l’Espagne impériale a connu le même destin que la France coloniale : le rêve de domination a fini par détruire la substance même de la nation. « L’Espagne a eu un rêve impérial et guerrier et a complètement négligé son économie avec notamment le mythe de l’or d’Amérique du Sud, et elle s’est retrouvée au bas de l’échelle des puissances européennes par faiblesse économique, aussi par manque d’ambition éducative. »

L’Europe donneuse de leçons est aujourd’hui la risée des véritables puissances. La France de Macron n’est plus jamais invitée aux réunions internationales vraiment importantes. La tentative de médiation entre l’Iran et les États-Unis s’est tenue au Pakistan, pas à Bruxelles ni à Paris. L’Allemagne, longtemps présentée comme le géant économique du continent, est « totalement tétanisée » sur la scène diplomatique, pour reprendre l’expression de Pierre le Vigan.

Pendant ce temps, des pays comme la Turquie d’Erdogan, membre de l’OTAN mais interlocuteur crédible de Moscou, ou le Pakistan, allié historique de la Chine, s’imposent comme des acteurs d’arbitrage. Leur secret ? Ils cultivent leur puissance réelle sans prétendre incarner un quelconque universalisme moral.

Ce qu’il faut retenir

L’européisme contemporain n’est pas sorti de l’histoire coloniale, il en est la manifestation sénile : privé de la matérialité de la puissance qui accompagnait l’expansion impériale, il ne lui reste que l’arrogance du discours. Cette posture de donneur de leçons, qui prétend évaluer la dignité civilisationnelle des autres peuples à l’aune de normes sociétales occidentales, est devenue non seulement anachronique mais dangereuse : elle isole diplomatiquement les nations européennes, entrave toute capacité d’arbitrage dans les conflits contemporains et détourne les Européens de l’urgence véritable, qui est celle de la réindustrialisation et de la reconquête d’une autonomie stratégique. Remettre l’Europe à l’endroit, pour reprendre le titre de l’ouvrage de Pierre le Vigan, exigerait d’abord de détruire cette Union européenne qui n’est, en réalité, qu’une machine à perpétuer un rêve impérial dont les peuples ne veulent plus et dont le monde n’a que faire.


*D’après un entretien de Pierre le Vigan sur Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron*


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