Le 14 juillet 1940, à peine trois semaines après l’armistice signé par Pétain, 2000 Français défilent dans les rues de Londres sous le regard stupéfait des Britanniques. Aristocrates, ouvriers, monarchistes, socialistes, juifs, francs-maçons, militants d’extrême droite : la France libre naissante rassemble déjà des hommes que tout sépare, sauf l’essentiel. L’historien Eric Branca, dans un long entretien consacré à la naissance de la France libre, revient sur cette improbable cohésion née dans les pires circonstances.
Qui composait la France libre en 1940 ?
D’après Eric Branca, les premiers volontaires ralliés à de Gaulle à l’été 1940 formaient un ensemble d’une diversité saisissante :
- Sur le plan social : pêcheurs, ouvriers, paysans, mais aussi grands bourgeois et aristocrates.
- Sur le plan politique : monarchistes, socialistes, militants d’extrême droite.
- Sur le plan religieux et philosophique : catholiques, protestants, juifs, francs-maçons, indifférents.
- Sur le plan militaire : rescapés de Dunkerque, du corps expéditionnaire de Norvège (Narvik), marins entiers de l’île de Sein partis en bloc, dont certains avaient à peine 15 ou 16 ans.
Le point commun : la volonté de continuer le combat, par-delà tout clivage.
Une cohésion née dans l’épreuve
L’historien rappelle un fait peu commenté : ces hommes qui se côtoient à Londres ne s’aiment pas forcément. Il y a parmi eux, dit-il, « des gens formés à l’extrême droite qui n’aiment ni les juifs, ni les francs-maçons, ni les socialistes, mais pour qui l’essentiel c’est de se battre, de continuer le combat et de faire en sorte que la France ne soit plus occupée ».
C’est précisément ce dépassement qui frappe Eric Branca. Il y voit la marque d’un moment historique où l’urgence nationale a écrasé les divisions ordinaires de la société française. Pour appuyer son propos, il cite un texte écrit en 1955 par le chef de bataillon André Bodouin, qui commandait l’école des cadets de la France libre :
C’était le temps où les âmes se mettaient à nu, où toutes les prétentions faussement fondées faisaient triste figure. Les circonstances ont voulu que dans cette école vécussent en commun des jeunes gens aux origines, aux antécédents, aux tendances les plus diverses. Cet esprit d’entente qui paraît si définitivement étranger à notre monde déchiré, il s’était implanté solidement entre tous les cadets.
Eric Branca (Tocsin+)
Pour Branca, ce témoignage résume l’esprit d’un mouvement qui parvint, sur quelques mètres carrés de territoire britannique, à réaliser une concorde introuvable à l’échelle de la nation entière.
Une légitimité fondée sur le refus, pas sur le grade
Cette unité ne s’est pas faite spontanément autour de De Gaulle. Eric Branca insiste sur un point souvent oublié : entre le 18 et le 28 juin 1940, de Gaulle n’a cessé d’appeler des personnalités plus gradées ou plus connues que lui à prendre la tête de la résistance. Il télégraphie aux gouverneurs généraux de l’empire (Noguès en Afrique du Nord, Mittelhauser au Levant, Catroux en Indochine, Peyrouton en Tunisie, Cayla en Afrique occidentale, Boisson en Afrique équatoriale) en se mettant à leur disposition.
Tous refusent, sauf deux : le général Catroux et l’amiral Muselier. Le cas Catroux est, selon Branca, déterminant. Général d’armée, gouverneur de l’Indochine, treize ans de plus que de Gaulle, il accepte pourtant de se ranger sous les ordres d’un simple général de brigade à titre temporaire. C’est ce ralliement qui finit de convaincre Churchill que de Gaulle n’est pas un homme ordinaire. Catroux laissera une formule que Branca tient pour essentielle :
Par son appel du 18 juin, Charles de Gaulle est sorti de l’échelle des grades. Il est investi d’un pouvoir qui ne se hiérarchise plus.
Eric Branca (Tocsin+)
Autrement dit, la légitimité ne vient plus du grade militaire ni du rang social. Elle vient du refus de la capitulation. C’est ce déplacement qui rend possible le brassage de toutes les classes et de toutes les sensibilités au sein de la France libre.
Une nation reconstituée hors du territoire
Eric Branca souligne que ce creuset n’a pu tenir qu’à condition d’être autre chose qu’une troupe d’auxiliaires au service des Britanniques. L’état-major anglais aurait volontiers transformé ces volontaires en une légion étrangère bis. De Gaulle s’y refuse, et c’est ici qu’intervient un homme dont l’historien regrette qu’on parle si peu : René Cassin, professeur de droit public, arrivé à Londres le 26 juin 1940.
Cassin raconte dans ses mémoires (Des hommes partis de rien) le dialogue fondateur avec de Gaulle. Lorsqu’il demande au général s’ils forment bien une légion française ou autre chose, de Gaulle se lève et répond : « Nous sommes la France. » Cette phrase, selon Branca, contient déjà toute la philosophie politique du mouvement. La France libre ne se conçoit pas comme une force d’appoint, mais comme la continuité de l’État et de la République, hors du territoire occupé.
Les accords de Gaulle-Churchill du 7 août 1940, rédigés par Cassin, donnent à cette ambition sa traduction concrète : les sommes versées par les Britanniques prennent la forme d’avances remboursables. La France libre paiera sa dette en matières premières issues des territoires de l’empire ralliés. L’indépendance financière garantit l’indépendance politique, et donc la possibilité même d’accueillir, sans tutelle étrangère, des Français de toutes origines.
Ce qu’il faut retenir
L’épisode raconté par Eric Branca offre un cas d’école : celui d’une nation qui, au bord du gouffre, parvient à reconstituer son unité autour d’une volonté simple et d’un principe clair, la souveraineté refusée à l’occupant. Le creuset de la France libre ne fut pas un consensus mou : ce fut la rencontre, sous la pression de l’événement, d’hommes qui ne partageaient ni leurs idées, ni leurs croyances, ni leurs origines, mais qui partageaient une certaine idée de la France. Une leçon dont la portée dépasse de loin l’été 1940.
D’après l’entretien d’Eric Branca, « Mers el-Kébir, drame et naissance de la France libre », diffusé le 16 juin 2026.
*D’après un entretien de Eric Branca sur Tocsin+*
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