« La France est une puissance mondiale alors que l’Allemagne est une puissance européenne, ça n’a rien à voir. » La formule, signée Philippe de Villiers lors d’un entretien avec Florian Philippot le 3 août 2026, remet au centre une distinction stratégique trop souvent noyée dans le débat public.
La France dispose d’attributs qu’aucune autre puissance du continent ne cumule : siège permanent au Conseil de sécurité de l’ONU, dissuasion nucléaire indépendante, présence outre-mer dans trois océans, zone franc et capacité de projection militaire. L’Allemagne, poids économique incontestable, demeure une puissance continentale sans ces leviers globaux.
Pour l’ancien ministre, cette asymétrie structurelle change tout dans le calcul souverainiste. Une puissance mondiale qui accepte de fondre sa politique étrangère et sa défense dans des instances supranationales ne se comporte pas comme une puissance régionale qui y cherche un multiplicateur d’influence. La France, en s’arrimant à des mécanismes décisionnels où elle pèse peu, renoncerait à des instruments qu’aucun traité ne pourra lui rendre.
Cette grille de lecture nourrit la critique d’une Europe fédéralisée pensée, selon de Villiers, dans une « perspective bismarckienne » : utiliser l’intégration militaire pour achever une unité politique dont Berlin serait le centre de gravité. La question posée est simple : à qui profite la dilution des attributs mondiaux de la France ?
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Souveraineté et puissance : ce que le réalisme distingue
Cette hiérarchie entre France et Allemagne ne s’explique pas seulement par des capacités militaires ou diplomatiques brutes. Elle renvoie à une distinction conceptuelle que Jacques Sapir juge fondamentale dans la tradition réaliste : la souveraineté est un absolu, la puissance n’est qu’une modulation.
« La souveraineté, un absolu au sens premier du terme, c’est quelque chose de nécessaire mais non suffisant et d’indivisible. »
Jacques Sapir (Front Populaire)
Autrement dit, un État disposant de moyens limités n’est pas moins légitime ni moins souverain qu’une grande puissance. Tous les États sont égaux en dignité d’existence, même s’ils ne le sont pas en capacités. C’est précisément ce que Sapir oppose à la logique coloniale, fondée sur l’équation inverse : la supériorité de force autoriserait la tutelle.
Ce cadre a une conséquence directe pour la France. Que Paris pèse moins que Washington ou Pékin dans l’ordre des puissances ne diminue en rien la légitimité de ses intérêts nationaux ni le caractère non négociable de sa souveraineté. La puissance peut croître ou décliner selon les époques ; la souveraineté, elle, ne se délègue pas par degrés.
C’est aussi cette distinction que Sapir retourne contre la logique impériale américaine : en ne reconnaissant que les rapports de force, celle-ci nie aux États plus faibles le droit même d’avoir des intérêts. Or le réalisme, contrairement à ce que lui reprochent ses critiques, n’est pas indifférent au fait moral : il cherche précisément à épargner le maximum de morts en refusant les aventures fondées sur la seule supériorité proclamée.
La France face au piège des sanctions : l’équilibre à reconstruire
C’est précisément sur la question des instruments de puissance que l’analyse de Pierre-Yves Rougeyron apporte un éclairage concret. Invité à commenter le discours de Bormes-les-Mimosas, il s’arrête sur le régime des sanctions occidentales pour en contester l’efficacité. Sa thèse : lorsqu’un pays ciblé dispose de la cohésion nécessaire pour absorber le choc, les sanctions le renforcent plutôt qu’elles ne l’affaiblissent. Dans le cas contraire, elles frappent avant tout les populations civiles. Dans les deux situations, leur utilité stratégique est, selon lui, nulle.
« Les systèmes de sanction, quand ils sont bien utilisés, raffermissent le pays qui les subit. »
Pierre-Yves Rougeyron (OMERTA)
Il va plus loin en pointant la dépendance structurelle des nations européennes à l’égard de la Chine : selon lui, la moitié des ressources stratégiques qu’elles consomment provient de ce seul pays, ce qui rend toute posture de confrontation frontale difficilement tenable.
De là, il dessine ce que pourrait être un rôle français distinctif : être le premier pays occidental à lever unilatéralement ses régimes de sanctions, vis-à-vis de la Russie, de Cuba ou de la Corée du Nord, non par complaisance, mais pour retrouver une marge de manœuvre diplomatique réelle. Une posture qui suppose de rompre avec la logique de bloc et d’assumer une autonomie de décision que la France a formellement les moyens institutionnels d’exercer, à commencer par son siège permanent au Conseil de sécurité des Nations unies.
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