Le débat sur le pluralisme dans l’audiovisuel public français se résume souvent à un affrontement binaire : la gauche contrôlerait France Télévisions, la droite dénoncerait ce monopole idéologique. Cette grille de lecture, pour confortable qu’elle soit, passe à côté d’une réalité bien plus dérangeante. Ce qui structure le service public audiovisuel, ce n’est pas d’abord un clivage partisan. C’est une logique de caste.
Pourquoi le manque de pluralisme dans l’audiovisuel public n’est-il pas qu’une question de gauche contre droite ?
Parce que les mécanismes d’exclusion qui verrouillent France Télévisions sont pilotés par une élite administrative qui transcende les étiquettes partisanes. En première ligne, on trouve l’énarchie, y compris celle passée par les cabinets de droite. Comme le rappelle l’invité, une ancienne directrice de cabinet de Nicolas Sarkozy a occupé la tête de France Télévisions et s’y est illustrée par des pratiques de censure. L’hostilité à la liberté d’expression ne se réduit donc pas à un progressisme militant : c’est la caste qui se défend, quel que soit le locataire de l’Élysée.
L’énarchie de droite, alliée objective du verrouillage
L’invité insiste sur un point qui bouscule les certitudes souverainistes : parmi les adversaires les plus acharnés de la liberté d’expression en France, on trouve aussi « l’énarchie de droite et particulièrement les villepinistes ». La démonstration est sans appel. Une ancienne patronne de France Télévisions, passée par le cabinet de Nicolas Sarkozy, s’est illustrée dans des opérations de censure. L’appartenance à la droite gouvernementale ne garantit donc nullement une ouverture au pluralisme intellectuel.
Cette caste, qui circule entre les cabinets ministériels et les directions de l’audiovisuel public, fonctionne selon une logique de réseau et de reproduction sociale. L’invité le formule sans détour : « c’est la caste qui se défend. C’est pas la gauche, c’est pas la droite non plus d’ailleurs. C’est la caste ». Un entre-soi qui exclut aussi bien les penseurs souverainistes que les historiens non conformes, relégués aujourd’hui sur des chaînes privées.
Un service public qui exclut au nom de l’entre-soi
L’invité prend l’exemple d’Éric Branca, l’un des meilleurs historiens français actuels, contraint de produire ses chroniques chez Tocsin. Dans une configuration pluraliste, il devrait pouvoir s’exprimer sur l’ensemble du spectre médiatique. Le service public, à rebours de sa mission, est devenu « une machine d’exclusion intellectuelle ». Ce n’est pas un accident, c’est un système.
Ce système avait pourtant fonctionné autrement. L’invité rappelle que pendant vingt-cinq ans, Jean-François Chiappe, historien de droite, officiait sur le service public. Alain Decaux, figure tutélaire, protégeait Sacha Guitry des vols en dormant devant sa porte pendant que ce dernier était inquiété pour suspicion de collaboration. Ces hommes n’étaient pas des militants progressistes. Ils incarnaient un pluralisme qui permettait la coexistence de sensibilités différentes dans un cadre commun de respect. Ce temps-là est révolu. La caste l’a emporté.
Une privatisation par défaut, faute de courage politique
Face à cet état de fait, la tentation est grande de brandir la privatisation comme solution miracle. L’invité y voit une menace brandie par la droite libérale pour flatter son antifiscalisme, mais qu’elle n’aura jamais le courage de mettre en œuvre jusqu’au bout. En réalité, la droite libérale, « intrinsèquement inféodée au pognon », ne sera pas hostile à ce que les riches décident. Elle gardera la privatisation comme un épouvantail, tout en s’accommodant d’un statu quo qui l’arrange dès lors qu’elle parvient à placer ses propres représentants dans l’appareil.
« Le plus simple, c’est la privatisation. Donc ça va être pendant des années, on va avoir ces serpents de mer, ça va être la menace de privatisation par la droite parce qu’il faut bien comprendre que la droite libérale française comme elle, elle est intrinsèquement inféodée au pognon. »
Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron
Le vrai courage consisterait à imposer un cahier des charges exigeant, garantissant la représentation de toutes les sensibilités. Mais personne ne veut s’atteler à cette tâche. Ni la gauche, qui verrait son monopole de fait menacé. Ni la droite de gouvernement, qui préfère gérer ses réseaux plutôt que de bousculer un système dont elle profite à échéances régulières.
Ce qu’il faut retenir
Le verrouillage de France Télévisions n’est pas une affaire de gauche contre droite. C’est une affaire d’élite contre le peuple, de caste contre le pluralisme intellectuel. L’ancienne patronne passée par le cabinet Sarkozy en est l’illustration parfaite. Avant de privatiser, il faudrait déjà oser repenser totalement la mission du service public. Peu de responsables politiques, à droite comme à gauche, en ont la volonté réelle.
Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron
Pour aller plus loin
- Guerre et géopolitique (Perspectives Libres)
- Le grand abécédaire du Brexit, Jean-Michel Salmon (Perspectives Libres)
- Prêcheurs de haine, Pierre-André Taguieff (Éditions Mille et Une Nuits)
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