En mars 1968, le général Charles Ailleret, chef d’état-major des armées françaises et artisan majeur de la force de frappe nucléaire, disparaît dans un accident d’avion au décollage de l’île de La Réunion. Plus d’un demi-siècle plus tard, le dossier reste classifié secret défense. Pour l’historien et journaliste Éric Branca, cette classification est en elle-même une alerte : un accident ordinaire n’aurait aucune raison de demeurer secret.
Pourquoi la mort du général Ailleret reste-t-elle un mystère ?
La disparition du général Ailleret soulève plusieurs questions qui, pour Éric Branca, justifient de s’y intéresser de près :
- Le général Ailleret était le véritable père de la doctrine de dissuasion dite « tous azimuts », dirigée contre toute puissance susceptible de menacer les intérêts français, pas seulement contre le bloc de l’Est.
- À l’époque, la grande puissance qui menaçait directement les intérêts français, en dehors du pacte de Varsovie, était les États-Unis.
- Il était l’homme de confiance du général de Gaulle, dans une période de très forte tension avec Washington sur la question nucléaire.
- Le dossier de l’accident, s’il s’agissait d’un simple accident, n’aurait aucune raison d’être encore classifié secret défense aujourd’hui.
Un homme clé de l’indépendance stratégique française
Charles Ailleret n’est pas un militaire parmi d’autres. Selon Éric Branca, il incarne, plus encore que les généraux Poirier ou Gallois, la conception gaullienne de la dissuasion nucléaire. Cette doctrine, élaborée après le retrait français du commandement intégré de l’OTAN en 1966, repose sur un principe simple : la force de frappe française doit être capable de frapper « tous azimuts », c’est-à-dire contre toute puissance qui menacerait les intérêts vitaux de la France, quelle qu’elle soit.
Cette orientation stratégique déplaisait fortement à Washington. Dans une Europe encore structurée par la guerre froide, la doctrine officielle de l’Alliance atlantique prévoyait une dissuasion intégrée, coordonnée par les États-Unis. Une force nucléaire française indépendante, capable théoriquement de viser n’importe quel agresseur, y compris américain, constituait une rupture inacceptable pour les stratèges du Pentagone.
« Quelle était la grande puissance à l’époque qui nuisait aux intérêts de la France à part le bloc de l’Est ? Bah, c’était les États-Unis. »
Éric Branca (Tocsin)
Pour Éric Branca, la question de la responsabilité de cet accident ne peut être écartée d’un revers de main. Le général Ailleret meurt dans des circonstances inexpliquées, au décollage, dans un territoire ultramarin. L’enquête n’a jamais permis, publiquement du moins, d’établir les causes exactes de la catastrophe.
Une classification qui interroge
Le point central soulevé par Éric Branca est simple : pourquoi un dossier d’accident aérien vieux de plus de cinquante ans demeure-t-il classifié secret défense ? Si les causes de la mort du général Ailleret relèvent d’un accident technique ou d’une erreur humaine, aucun intérêt stratégique ne justifie aujourd’hui une telle rétention d’information.
Cette opacité s’inscrit dans un contexte plus large documenté par l’historien : les relations entre les services américains et les dirigeants français pendant la présidence de Gaulle ont été marquées par une hostilité constante. Éric Branca rappelle notamment que la CIA a pu soutenir des mouvements hostiles au chef de l’État français, et que même le président Kennedy, à la fin de sa vie, cherchait à comprendre ce que faisaient les services américains contre la France. Un câble diplomatique français évoqué par l’historien montre que Kennedy demandait à être informé si les services français découvraient des agissements de la CIA dirigés contre la réconciliation franco-américaine.
Une disparition qui profite à qui ?
La formule classique de l’enquête criminelle, « à qui le crime profite-t-il ? », mérite ici d’être posée. La doctrine « tous azimuts » du général Ailleret représentait une menace directe pour la suprématie stratégique américaine en Europe. Sa disparition, à quelques semaines des événements de mai 1968 et dans une période de fragilité politique intérieure, privait la France d’un homme qui incarnait la continuité de la dissuasion gaullienne.
Éric Branca ne conclut pas formellement à un assassinat. Mais il souligne que les éléments objectifs, la classification persistante, le profil de la victime, le contexte géopolitique, justifient amplement que l’on s’interroge. Le prochain épisode des Parts d’ombre de l’histoire, diffusé sur Tocsin Plus à partir du 8 septembre, sera consacré à cette affaire. L’historien y détaillera les zones d’ombre et les hypothèses, documents à l’appui.
Une doctrine qui visait n’importe quelle puissance, pas un camp
La doctrine « tous azimuts » formalisée par Ailleret représentait une rupture conceptuelle profonde avec la logique de l’époque. Contrairement à la dissuasion atlantiste, qui désignait explicitement le pacte de Varsovie comme adversaire potentiel, cette doctrine posait que la force nucléaire française devait pouvoir répondre à toute menace contre les intérêts vitaux de la France, quelle qu’en soit l’origine géographique ou politique.
Cela signifiait, concrètement, qu’aucune puissance n’était a priori exclue du périmètre de la dissuasion, y compris les alliés. La France ne délégait à personne la définition de ce qui menaçait ses intérêts vitaux.
« Cette doctrine, c’est le général Ailleret qui l’avait formalisée, et auquel de Gaulle avait demandé de la mettre en œuvre. »
Éric Branca (Tocsin+)
Cette architecture reposait sur un projet institutionnel que De Gaulle destinait précisément à Ailleret : la création d’un poste de chef d’état-major des armées doté de pouvoirs inédits, avec un accès direct au chef de l’État, court-circuitant en pratique le ministre des Armées. Un « proconsul militaire », selon les termes d’Éric Branca, qui aurait disposé d’une autorité équivalente en temps de paix et en temps de guerre.
La mort d’Ailleret en mars 1968 a mis fin simultanément aux deux projets : la réforme institutionnelle n’a jamais été mise en œuvre, et la doctrine tous azimuts a été progressivement édulcorée par ses successeurs, au fur et à mesure du rapprochement de la France avec le commandement intégré de l’OTAN.
Ce qu’il faut retenir
La mort du général Ailleret demeure une énigme historique majeure. Le profil de l’homme, artisan d’une dissuasion nucléaire française indépendante dirigée contre toute puissance, y compris les États-Unis, suffit à écarter l’hypothèse d’un simple fait divers. La classification persistante du dossier en dit long sur ce que certains préfèrent encore garder secret.
Vidéo « Ingérences étrangères : analyse historique par Éric Branca » de Tocsin
Pour aller plus loin
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