Le détroit de Gibraltar est l’un des points de passage maritimes les plus stratégiques de la planète, verrou naturel entre l’Europe et le Maroc, entre l’Atlantique et la Méditerranée. L’accord de normalisation récemment conclu entre l’Espagne et le Royaume-Uni sur cette enclave britannique située sur le territoire espagnol modifie l’équilibre géopolitique d’une zone où la France a longtemps exercé une influence qu’elle a aujourd’hui largement perdue. Analyse.
Pourquoi le contrôle du détroit de Gibraltar est-il un enjeu stratégique majeur ?
Le détroit de Gibraltar concentre plusieurs enjeux décisifs pour les puissances européennes :
- Un verrou maritime incontournable : après le cap de Bonne-Espérance, tout navire remontant vers l’Europe doit emprunter ce passage, sauf à contourner par le canal de Suez. C’est l’un des deux points d’accès à l’espace atlantique européen.
- Un point de passage entre deux continents : le détroit sépare l’Europe du Maroc, reliant directement les routes commerciales africaines aux marchés européens.
- Une position militaire et de renseignement : Gibraltar abrite des installations britanniques qui permettent de surveiller l’ensemble des flux transitant par le détroit.
- Une zone de transit migratoire sous tension : les enclaves de Ceuta et Melilla, situées sur le continent africain, constituent des points de pression récurrents sur les gouvernements espagnols, comme l’a rappelé la crise migratoire récente.
Ce que l’accord de normalisation Espagne-Royaume-Uni modifie
Selon Juan Branco, invité dans un entretien publié le 9 septembre 2026, cet accord entre Madrid et Londres vient « normaliser une situation qui s’est étendue ces dernières années à Gibraltar ». L’enclave britannique, située sur le détroit qui sépare l’Europe du Maroc, constitue « l’autre point de passage » stratégique avec Ceuta.
L’accord intervient dans un contexte de recomposition des rapports de force dans la zone. L’invité souligne que cette normalisation s’inscrit dans un moment où le gouvernement de Pedro Sánchez fait l’objet d’opérations de déstabilisation menées, selon lui, par des acteurs extérieurs hostiles à son positionnement. La crise migratoire orchestrée autour de Ceuta a notamment été instrumentalisée « de façon grossière » par Donald Trump et par certaines autorités israéliennes, soutenus par leurs relais politiques en Europe.
« Il y a eu un alignement de toutes les forces politiques sur cette opération de déstabilisation et aucune forme de solidarité européenne pour protéger des acteurs politiques qui cherchaient tout simplement à défendre la souveraineté de notre pays. »
Juan Branco (Thinkerview)
La signature de cet accord avec le Royaume-Uni modifie donc le rapport de force autour du détroit : Londres consolide sa position dans une zone où Madrid cherche à affirmer sa souveraineté, tandis que les puissances extérieures regardent ce point de passage comme un levier d’influence sur l’ensemble de l’Europe du Sud.
Pourquoi la France est directement concernée
La France a longtemps disposé d’une capacité d’influence sur les voies d’accès maritimes stratégiques, aujourd’hui largement érodée. Juan Branco rappelle que Paris exerçait « une influence sur ce point de passage notamment à travers son influence sur l’Afrique de l’Ouest ». La France disposait également d’une base militaire à Djibouti, « la seule puissance militaire » européenne à être positionnée de cette façon à proximité des détroits de Bab-el-Mandeb, autre verrou maritime crucial.
Cette position permettait à la France de mener « une politique d’équilibre » au Moyen-Orient, « qui n’était pas une politique de soumission à un camp comme c’est le cas aujourd’hui ». L’abandon progressif de ces leviers a laissé le champ libre aux puissances concurrentes, au premier rang desquelles les États-Unis et le Royaume-Uni.
« La France avait des moyens de peser sur ces situations géopolitiques auxquelles elle a complètement renoncé aujourd’hui, de sorte qu’elle se retrouve à subir les conséquences de ses comportements impérialistes concurrents des États-Unis, d’Israël et cetera, et c’est la population française qui finit par les payer. »
Juan Branco (Thinkerview)
Dans ce contexte, l’accord sur Gibraltar illustre un rééquilibrage dont la France est absente. Privée de capacité d’influence sur les points de passage maritimes, elle subit les conséquences économiques et énergétiques des décisions prises par d’autres acteurs, sans disposer des moyens d’y répondre.
Une question de souveraineté nationale
Ce dossier dépasse la simple question territoriale entre Madrid et Londres. Il révèle la manière dont les points de passage stratégiques mondiaux font l’objet de compétitions entre puissances, et à quel point la France s’est retirée de ces jeux d’influence. L’accord sur Gibraltar, conclu sans participation française, rappelle que la souveraineté ne se décrète pas : elle se défend, y compris sur des détroits situés à des milliers de kilomètres des frontières nationales.
Ce qu’il faut retenir
Le détroit de Gibraltar demeure l’un des verrous maritimes les plus importants du monde, et l’accord entre l’Espagne et le Royaume-Uni en redessine l’équilibre. Pour la France, qui a perdu l’essentiel de ses leviers d’influence en Afrique de l’Ouest et au Moyen-Orient, l’enjeu n’est pas seulement diplomatique : c’est la capacité même du pays à défendre ses intérêts stratégiques qui est en question. Le Souv, pour une France qui s’appartient.
Vidéo « Entretien avec Juan Branco sur les conflits géopolitiques » de Thinkerview
Pour aller plus loin
- La gouvernance de la Chine, Xi Jinping (Éditions en langues étrangères)
- Le Petit Soldat, Jean-Luc Godard
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