Le mouvement des gilets jaunes a marqué la France par son ampleur et sa durée. Des ronds-points aux centres-villes, il a révélé une fracture territoriale et sociale que les appareils politiques traditionnels peinaient à entendre. Pourtant, ce soulèvement sans précédent depuis des décennies n’a produit aucun débouché politique durable. L’essayiste Gaël Brustier, dans un entretien accordé à la chaîne Omerta, propose une lecture gramscienne de cet échec.

Pourquoi le mouvement des gilets jaunes n’a-t-il pas abouti à une alternative politique ?

Selon Gaël Brustier, trois causes principales expliquent l’impasse politique du mouvement :

  • Le mouvement n’a jamais dépassé ce que le penseur italien Antonio Gramsci appelait le stade « économico-corporatif » : une convergence de mécontentements matériels sans projection dans une vision du monde commune.
  • La dialectique entre « mouvement d’en bas » et « mouvement d’en haut » a fait défaut : aucune organisation n’a transformé la colère en projet politique incarné.
  • Le refus de toute représentation et le rejet des intermédiaires ont condamné le mouvement à tourner « autour de Jéricho » sans jamais pouvoir entrer dans la cité politique.

Une colère matérielle qui ne s’est pas muée en vision du monde

Pour comprendre l’échec politique des gilets jaunes, Gaël Brustier mobilise un concept forgé par Antonio Gramsci : le stade « économico-corporatif ». Dans cette phase, les acteurs d’un mouvement constatent qu’ils partagent des problèmes matériels communs, mais cette convergence ne suffit pas à produire une alternative politique.

« On constate qu’on a les mêmes problèmes mais ça ne permet pas à un mouvement de réussir. C’est une condition pour qu’il réussisse, mais s’il n’y a que ça, il pourrit. »

Gaël Brustier (OMERTA)

L’essayiste souligne que la dépendance matérielle à la voiture constituait un terreau objectif pour la mobilisation. « La société devenait de plus en plus dépendante de la bagnole dans tous les domaines », rappelle-t-il, insistant sur le fait qu’il avait alerté sur cette fragilité dès 2014. Les gilets jaunes ont ainsi porté sur la place publique les réalités concrètes d’une France périphérique « qui arrive à juste avoir le nez en dehors de l’eau les meilleurs jours ». Mais ce constat commun, aussi légitime soit-il, n’a jamais été relayé par une organisation capable de le transformer en alternative politique.

L’absence d’incarnation et le refus de la représentation

Gaël Brustier identifie un second facteur déterminant : la rupture du lien entre le « mouvement d’en bas », expression de la colère populaire, et le « mouvement d’en haut », celui des institutions et des organisations capables de porter une vision du monde. Il rappelle que Nuit debout avait déjà échoué pour la même raison. « C’est toujours la même chose : il n’y a pas eu de dialectique du mouvement d’en haut et du mouvement d’en bas. »

Le mouvement des gilets jaunes a poussé ce refus de la médiation jusqu’à rejeter toute incarnation politique. « On était simplement le porte-parole de soi-même », observe l’essayiste, décrivant un mouvement où l’exposition des réalités matérielles n’était jamais relayée par une structure capable de les transformer en projet collectif. Et d’ajouter, avec un constat amer : « Ça crée plus de rancœur dans le pays que de solidarité et d’imagination d’une alternative. »

Ces défections sociales que les appareils politiques n’ont pas su capter

Le mouvement des gilets jaunes ne surgit pas du néant. Gaël Brustier l’inscrit dans une succession de défections sociales qui signalaient depuis plusieurs années la rupture entre des groupes sociaux entiers et le « régime ». Il cite la Manif pour tous (qu’il décrit comme « l’UDF qui lançait des pavés »), puis Nuit debout, et enfin les gilets jaunes. À chaque fois, des fractions de la société manifestaient leur désarroi sans qu’aucune force politique ne parvienne à les agréger.

« Dans les années 80, on leur avait fait la promesse de la réussite individuelle, une sortie de la politique par la réussite économique », analyse Gaël Brustier au sujet de ces classes populaires qui se sont mobilisées sur les ronds-points. Trente ans plus tard, la promesse non tenue produit une colère réelle, mais « pour qu’il y ait un intellectuel organique, il faut qu’il y ait une classe ascendante ». Or ces classes moyennes et populaires, loin d’être en ascension, sont précisément celles qui subissent le déclassement.

Ce qu’il faut retenir

L’échec politique des gilets jaunes n’est pas celui d’une mobilisation, mais celui d’une rencontre qui n’a pas eu lieu. Sans organisation capable de transformer la colère en vision, sans incarnation acceptée, sans dépassement du stade « économico-corporatif », le mouvement s’est épuisé. La leçon gramscienne de Gaël Brustier est claire : une mobilisation populaire ne devient une force politique qu’à condition d’accepter la médiation d’un projet collectif qui la dépasse.

Le Souv, pour une France qui s’appartient.

Gaël Brustier (OMERTA)

Vidéo « Gaël Brustier analyse la situation du bloc central » de OMERTA

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