Le mouvement des Gilets jaunes reste dans les mémoires comme un ovni politique. Un soulèvement surgi des ronds-points, sans leader, sans syndicat, sans parti. Il a ébranlé l’exécutif comme aucun mouvement social ne l’avait fait depuis des décennies. Pourtant, après un an de mobilisation intense, il s’est essoufflé. Que s’est-il passé ? Pour Nikola Mirkovic, auteur de « Déclin et renouveau : Comment les Français se relèveront » (éditions des Syrtes), ce mouvement incarne à la fois l’espoir d’un peuple qui se réveille et l’impasse d’une révolte sans ossature politique.

Pourquoi le mouvement des Gilets jaunes a-t-il échoué ?

Le mouvement n’a pas « échoué » au sens strict : il a démontré une capacité de mobilisation inédite en Europe, réunissant des Français de tous horizons pendant près d’un an. Mais il lui a manqué trois choses essentielles pour transformer cette énergie en victoire politique : une colonne vertébrale idéologique claire, une architecture capable de négocier avec le pouvoir, et une stratégie de temps long. La répression d’une violence inouïe a fait le reste.

Un sursaut populaire que personne n’avait vu venir

Nikola Mirkovic, qui a passé plus de trente ans à analyser des dynamiques de conflit sur plusieurs continents, des Balkans au Donbass, le dit sans ambages : ce qui s’est produit en France n’a pas d’équivalent récent en Europe.

« Il y a un peuple en Europe qui s’est réveillé comme les Gilets jaunes, spontanément des villages, des campagnes, de partout, des Français se sont soulevés. Ils ont dit stop. »

Nikola Mirkovic (Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron)

Ce soulèvement a déjoué tous les pronostics. Il a dépassé les camps politiques traditionnels, court-circuité les syndicats, pris de court l’ensemble de la classe médiatique. Pendant des mois, des citoyens qui ne se connaissaient pas se sont retrouvés sur les ronds-points, dans les centres-villes, pour réclamer justice fiscale et dignité. Un an de mobilisation spontanée, dans un pays que l’on disait anesthésié par le consumérisme et l’individualisme. Pour Mirkovic, ce réflexe est profondément français. Il y voit la preuve que le peuple n’est pas mort, qu’il cherche à renouer avec lui-même.

Le chaînon manquant : une architecture politique

Alors pourquoi ce formidable élan n’a-t-il pas abouti ? La réponse de Mirkovic est nette : il manquait au mouvement une « colonne vertébrale », une architecture politique capable de structurer la colère et de la traduire en programme. Les Gilets jaunes refusaient toute récupération, toute délégation de parole. Cette pureté originelle a fait leur force symbolique, mais aussi leur faiblesse opérationnelle. Sans porte-parole légitimes, sans relais dans les institutions, sans relais médiatique structuré, le mouvement s’est heurté à un mur.

L’auteur insiste sur le fait que la spontanéité ne suffit pas. Elle est l’étincelle, mais elle doit s’adosser à ce qu’il appelle, en citant Tocqueville et Simone Weil, des « corps intermédiaires » solides : associations, réseaux locaux, organisations capables de tenir dans la durée. Sans eux, la mobilisation s’épuise face à l’endurance froide de l’administration et du pouvoir.

Une répression d’une brutalité historique

Il faut ajouter à ce déficit structurel un facteur déterminant : la violence de la répression. Mirkovic évoque un épisode personnel pour donner la mesure de ce que les manifestants ont subi.

« J’étais témoin d’une personne qui était même pas à un mètre de moi, qui s’est pris une balle dans l’œil, juste en dessous de l’œil, alors qu’elle faisait rien. La personne faisait rien, elle discutait à côté de moi. Un de mes fils était juste à côté. »

Nikola Mirkovic (Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron)

L’usage massif de lanceurs de balles de défense, les mutilations, les gardes à vue, l’encadrement judiciaire : tout a été mis en œuvre pour briser la contestation. Mirkovic parle de l’une des « plus grandes répressions que l’Europe de l’Ouest a connues depuis la guerre ». Une violence d’État qui a sidéré les observateurs étrangers et qui, combinée à l’absence d’organisation interne du mouvement, a fini par avoir raison de l’élan initial.

Ce qu’il faut retenir

Le mouvement des Gilets jaunes a prouvé que le peuple français n’est pas résigné. Il a révélé un désir profond de participation et de justice, mais aussi les limites d’une révolte sans structures. Pour Nikola Mirkovic, la leçon est claire : la renaissance de la France ne viendra pas d’une explosion sans lendemain, mais d’un travail patient d’enracinement culturel et d’organisation citoyenne. C’est tout l’objet de son livre, qui invite les Français à transformer l’étincelle en foyer durable.


*D’après un entretien de Nikola Mirkovic sur Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron*


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