Quand un conflit éclate aux portes d’un continent, on pourrait s’attendre à ce que les puissances régionales soient les premières à proposer leur médiation. Pourtant, depuis le début de la guerre en Ukraine, les initiatives diplomatiques crédibles sont venues d’Ankara, de Pékin ou du Golfe, jamais de Paris, Berlin ou Bruxelles. Une impuissance que Pierre le Vigan, dans un entretien avec le Cercle Aristote, analyse comme la conséquence directe d’une posture idéologique qui a disqualifié l’Europe dès les premiers jours de l’invasion.
Pourquoi les Européens se sont-ils retrouvés incapables d’arbitrer le conflit russo-ukrainien ?
L’Europe s’est exclue du jeu diplomatique pour une raison simple et délibérée : elle a immédiatement pris des sanctions unilatérales contre un seul belligérant, renonçant par là même à toute posture d’arbitre. Selon Pierre le Vigan, cette faute originelle contraste avec la stratégie d’un pays pourtant membre de l’OTAN et opposé à l’intervention russe, la Turquie. Erdogan, qui n’a jamais caché son hostilité à l’action de Moscou, est resté un interlocuteur crédible aux yeux des Russes parce qu’il n’a pas pris de sanctions exclusivement dirigées contre eux. Les Européens, eux, ont sabordé leur légitimité en choisissant le camp avant même de tenter la médiation.
La faute originelle : des sanctions qui ferment la porte
Le sabotage du processus de Minsk n’est pas un accident, rappelle l’auteur. Les Européens ont systématiquement miné les tentatives de négociation en se positionnant comme partie prenante plutôt que comme tiers impartial. Cette posture était intenable pour qui prétend jouer les médiateurs.
« Une initiative d’un ou de plusieurs pays européens consistant par exemple à proposer la neutralisation de l’Ukraine, on était disqualifié dès le début. »
Pierre le Vigan (Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron)
Le constat est sévère : aucun pays européen, ni groupe de pays, n’a su proposer avec crédibilité un arbitrage dans un conflit qui se déroule pourtant à ses frontières immédiates. Une aberration, selon Pierre le Vigan, qui voit dans cet échec une illustration de l’impuissance stratégique du continent.
Le modèle Erdogan : ce que l’Europe aurait pu faire
La comparaison avec la Turquie est éclairante. Membre de l’OTAN, hostile à l’invasion russe, Erdogan a pourtant maintenu des canaux de communication avec Moscou. Il a condamné sans rompre, critiqué sans ostraciser. Résultat : il est aujourd’hui un acteur incontournable des négociations, qu’il s’agisse des couloirs céréaliers ou des échanges de prisonniers.
L’Europe, en revanche, a choisi la rupture totale. En adoptant des sanctions unilatérales contre la Russie et en refusant de traiter les deux parties à égalité, elle s’est privée de toute capacité d’influence. Pierre le Vigan souligne que cette stratégie n’est pas seulement inefficace, elle est structurelle : la Commission européenne, alignée sur Washington, ne pouvait pas agir autrement.
Des dirigeants qui gesticulent, des puissances qui s’effacent
Au-delà du cas ukrainien, l’analyse de Pierre le Vigan pointe une tendance lourde. Aujourd’hui, les pays qui pèsent sur la scène internationale sont ceux qui cultivent un sens du recul historique, comme la Turquie ou le Pakistan. Les dirigeants européens, eux, gesticulent sans jamais être invités aux tables où se règlent les vrais conflits.
« Plus personne ne prend la France au sérieux. Quant à l’Allemagne, c’est zéro, absolument zéro. »
Pierre le Vigan (Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron)
Cette marginalisation n’est pas un accident de l’histoire. Elle découle d’une idéologie, l’euromondialisme, qui consiste à donner des leçons au reste du monde tout en régressant dans la matérialité de la puissance. L’Europe s’est transformée en donneur de leçons moral, incapable d’incarner une force d’équilibre. La guerre en Ukraine l’a brutalement révélé.
Ce qu’il faut retenir
L’incapacité européenne à arbitrer le conflit russo-ukrainien n’est pas une faiblesse technique, c’est une conséquence politique. En choisissant la sanction unilatérale plutôt que la posture d’arbitre, l’Union européenne a renoncé à toute crédibilité diplomatique. Pour Pierre le Vigan, cette impuissance ne pourra être surmontée qu’en sortant du cadre actuel de l’UE, pour reconstruire une Europe des nations capables de parler à tous les acteurs du jeu international.
Voir aussi
*D’après un entretien de Pierre le Vigan sur Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron*
Pour aller plus loin
- L’Europe à l’endroit, Pierre Le Vigan
- Guerre et géopolitique : Napoléon et la géopolitique, un rendez-vous manqué, Pierre Le Vigan
- Éparpillé façon puzzle, Pierre Le Vigan
- Le Coma français, Pierre Le Vigan (Éditions de la Barque d’Or)
- Le Grand Empêchement, Pierre Le Vigan
- Nichel Europe, Pierre Le Vigan
- De Gaulle, Monnet : le duel du siècle, Éric Branca
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