Jürgen Habermas a fait du "patriotisme constitutionnel" l’un des piliers de sa vision d’une Europe postnationale. Cette formule, qui irrigue aujourd’hui les débats sur l’identité européenne, n’est pourtant pas née dans les salons de la social-démocratie allemande des années 1990. L’invité, auteur de Vivre et mourir pour la patrie, en retrace la généalogie méconnue et en interroge la pertinence pour des nations comme la France.
Qu’est-ce que le patriotisme constitutionnel selon Habermas ?
Le patriotisme constitutionnel tel que le défend Habermas repose sur quatre piliers principaux. C’est d’abord un attachement à deux principes universels abstraits, la démocratie et les droits de l’homme, détachés de toute appartenance nationale particulière. Il vise ensuite à disjoindre la citoyenneté du peuple et de la nation, ces dernières étant comprises comme des réalités prépolitiques. Il culmine dans un patriotisme européen qui ouvre la voie au cosmopolitisme. Enfin, il se présente comme la seule réponse possible aux défis de la mondialisation, l’État-nation étant jugé incapable de contrôler ce que le philosophe allemand appelle un "capitalisme déchaîné".
Une idée volée à un contexte purement allemand
L’expression "patriotisme constitutionnel" ne doit rien à Habermas. Elle est l’œuvre de Dolf Sternberger, un professeur de sciences politiques allemand peu connu en France. Dans un ouvrage paru en 1986, Grund der Staat, Sternberger pose une question très circonscrite : quel patriotisme peut convenir à la République fédérale allemande alors qu’elle ne correspond ni à une nation ni à un peuple ?
Le peuple allemand est dispersé en différents États. L’Autriche, la République fédérale allemande, la République démocratique allemande en 1986, la nation allemande ne forme pas une entité politique. Par conséquent, la République fédérale allemande ne peut pas avoir un patriotisme national.
Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron
La réponse de Sternberger est pragmatique et limitée à l’Allemagne de l’Ouest : un patriotisme fondé sur l’attachement aux droits garantis par la Loi fondamentale de Bonn, qui consiste à être "ami de la Constitution". Pour Sternberger, la France peut parfaitement avoir un patriotisme national. Son propos ne prétend à aucune universalité.
Habermas reprend cette idée en 1989 dans La révolution rattrapée et la transforme radicalement. Il l’universalise, soutenant que l’Allemagne, qui n’a jamais vraiment été un État-nation classique, a su forger une identité postnationale reposant sur des principes universalistes. La République fédérale devient alors un modèle pour tous les États européens. L’invité y voit une constante allemande : "C’est une caractéristique des Allemands de s’emparer d’une idée qui apparaît dans un contexte allemand puis de l’universaliser ensuite."
Le patriotisme européen, un artefact théorique ?
Ce patriotisme constitutionnel étendu à l’Europe repose sur un diagnostic : face à la mondialisation, l’État-nation serait devenu impuissant. Dépendant d’alliances militaires supranationales, soumis à l’économie mondiale, multiculturel sous l’effet des flux migratoires, il ne serait plus en mesure de protéger ses citoyens. La constitution d’entités supranationales comme l’Union européenne devient alors une nécessité.
Mais ce patriotisme transnational est "beaucoup plus moral que politique", note l’invité. Habermas lui-même reconnaît que les grands principes abstraits doivent devenir concrets, et qu’ils ne peuvent le devenir que "dans des communautés nationales". D’où cette question, empruntée à une chercheuse : le patriotisme constitutionnel ne serait-il pas "un artefact théorique voué à demeurer à l’intérieur du monde académique", un patriotisme pour universitaires ?
En parlant de la nécessité d’une patrie européenne, Habermas suppose comme allant de soi qu’il faille avoir une patrie. Il laisse clairement entendre qu’il est préférable d’avoir une patrie que pas de patrie du tout.
Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron
Le paradoxe est là : Habermas, en voulant dépasser la patrie nationale, réaffirme la nécessité du patriotisme. La communauté politique ne tient pas sans l’amour de la patrie, sans se présenter à ses membres comme une entité que l’on aime, qu’on a le devoir d’aimer et de défendre.
Ce qu’il faut retenir
Le patriotisme constitutionnel habermassien est une réponse allemande à un problème allemand, celle d’un État divisé qui ne pouvait s’appuyer sur un socle national classique. L’universaliser comme modèle pour des nations anciennement constituées comme la France revient à ignorer que l’attachement à la communauté politique ne se décrète pas par des principes abstraits mais s’enracine dans une histoire, une langue et des institutions partagées.
Le Souv, pour une France qui s’appartient.
Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron
Pour aller plus loin
- Vivre et mourir pour la patrie, François Loiret (Kimé)
- Mourir pour la patrie ?, Éric Desmons (PUF)
- De la petite à la grande patrie, Charles Moureux
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