« Bataille culturelle », « hégémonie », « combat des idées » : ces expressions circulent abondamment dans le débat politique contemporain, souvent brandies comme des étendards sans que leur sens profond soit véritablement interrogé. L’essayiste Gaël Brustier, auteur de La Route de la décivilisation, revient sur la pensée du philosophe marxiste italien Antonio Gramsci pour rappeler ce que ces notions désignent réellement.
Qu’est-ce que la bataille culturelle selon Gramsci ?
Pour Antonio Gramsci, l’hégémonie culturelle n’est pas une simple guerre des symboles ou de slogans. Elle repose sur une dialectique entre le mouvement d’en bas et le mouvement d’en haut :
- Le mouvement d’en bas, c’est la société dans sa diversité : citoyens, associations, partis politiques dans leur ancrage quotidien
- Le mouvement d’en haut, c’est le système des institutions et des idées globalisantes qui structurent la vision du monde
- L’hégémonie naît de la rencontre féconde entre ces deux pôles, pas d’une imposition unilatérale
- Historiquement, le parti politique était pensé comme un intellectuel collectif capable d’opérer cette synthèse
- La crise organique survient quand le modèle de production et le système de représentation se dissocient
Le détournement communicationnel de la bataille culturelle
Gaël Brustier observe avec acuité le glissement qui s’est opéré dans la pratique politique française. Là où Gramsci pensait la construction d’une vision du monde à partir des réalités sociales, une génération entière a réduit la bataille culturelle à un exercice de communication.
« Un secrétaire national du Parti socialiste avait insisté pour mettre sur la banderole "bataille culturelle contre le Front National". Si le seul objet de se réunir, c’est de lutter contre le Front National, c’est qu’on a abandonné la vision du monde. »
Gaël Brustier (OMERTA)
L’essayiste décrit le règne des communicants, ces artisans de formules miracles qui, depuis vingt ans, cherchent le nouveau « travailler plus pour gagner plus » capable de structurer un discours politique. « La démarchandisation », « le juste échange » ou d’autres inventions lexicales remplacent ce qui devrait être une réflexion de fond sur le monde tel qu’il est et tel qu’on souhaite le transformer.
Le bloc historique en crise : 2008 comme rupture
La pensée gramscienne du bloc historique, qui lie étroitement structure économique et superstructure idéologique, permet de comprendre la séquence ouverte par la crise financière de 2008. Gaël Brustier y voit le moment où « les choses se dérèglent » et où les grands partis sociaux-démocrates et démocrates-chrétiens qui dominaient le Parlement européen commencent à être bousculés.
« Il y a une dissociation du modèle de production et du système de représentation. Ensuite, la situation est mouvante, magmatique. »
Gaël Brustier (OMERTA)
Cette crise organique se manifeste par la défection successive de groupes sociaux entiers. La Manif pour tous, Nuit debout, les Gilets jaunes : à chaque fois, des segments de la société expriment une rupture avec le système de représentation existant. Mais ces mouvements échouent, explique Gaël Brustier, parce qu’ils ne parviennent pas à établir la dialectique entre mouvement d’en bas et mouvement d’en haut.
Le cas des Gilets jaunes est exemplaire : restés au stade de ce que Gramsci appelait l’« économico-corporatif », ces citoyens partageaient un constat sur leurs difficultés matérielles sans parvenir à dépasser ce stade pour imaginer une alternative politique structurée. Le mouvement a pourri, laissant davantage de rancœur que de solidarité.
L’alternative française toujours en suspens
La France présente une particularité qui bloque l’émergence d’une nouvelle hégémonie. La centralisation parisienne constitue un biais structurel : la politique se fabrique sur quelques arrondissements de la capitale, entre des acteurs qui vivent dans un entre-soi sociologique et médiatique.
Pour qu’une alternative émerge véritablement, Gaël Brustier rappelle une condition gramscienne fondamentale : il faut qu’une classe sociale ascendante porte un projet, et qu’elle trouve les outils pour transformer ses aspirations en vision du monde cohérente. L’émiettement actuel du paysage politique, l’absence d’intellectuel collectif digne de ce nom et la prédominance de la communication sur la réflexion de fond rendent cette perspective lointaine.
L’élection présidentielle de 2017 illustre parfaitement ce blocage. Le phénomène Macron, décrit comme une « autointoxication » médiatique doublée d’une panique des classes moyennes urbaines face à la montée des populismes, a débouché sur une alternance sans alternative. Le bloc central a tenu, mais les causes profondes de la crise organique demeurent intactes.
Épistémicide : le récit dominant comme arme silencieuse
Ce mécanisme ne concerne pas seulement les peuples colonisés au sens classique du terme. Pierre-Yves Rougeyron, fondateur du cercle Aristote, y voit une logique qui traverse les sociétés occidentales elles-mêmes, frappant en premier lieu les territoires et classes populaires écartés du récit national dominant.
Il prend l’exemple de la fermeture de Moulinex à Alençon, présentée à l’époque par la presse comme un dossier en suspens, avec de faux espoirs de reprise entretenus publiquement, alors que la décision était selon lui déjà actée :
« On a fait vivre ces pauvres gens, on leur a fait danser la gigue, alors qu’en fait on avait décidé de leur mort économique bien avant. »
Pierre-Yves Rougeyron (The Black Elephant Experience)
Le résultat, observable aujourd’hui : une ville dont l’une des seules notoriétés est d’être un point de diffusion des drogues de synthèse, et un territoire rural qui n’a jamais retrouvé une dynamique économique. Le récit officiel de la « modernisation » a recouvert la réalité d’une destruction délibérée, sans que les populations concernées disposent des relais médiatiques ou institutionnels pour imposer leur version des faits.
Ce parallèle entre épistémicide global et effacement intérieur est au cœur de l’analyse gramscienne : l’hégémonie culturelle ne s’exerce pas seulement vers l’extérieur. Elle sélectionne aussi, à l’intérieur des frontières nationales, quels savoirs, quelles mémoires et quels récits méritent d’exister dans l’espace public.
Ce qu’il faut retenir
La leçon gramscienne que propose Gaël Brustier invite à dépasser l’agitation symbolique pour renouer avec une exigence : construire patiemment, depuis les réalités sociales, une vision du monde capable de structurer un projet politique durable. Les slogans ne remplaceront jamais le travail de fond. Pour une France qui veut retrouver la maîtrise de son destin, cette reconstruction intellectuelle constitue un préalable aussi exigeant qu’incontournable.
Le Souv, pour une France qui s’appartient.
Vidéo « Gaël Brustier analyse la situation du bloc central » de OMERTA
Pour aller plus loin
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