L’intelligence artificielle est devenue le terrain d’une guerre économique mondiale où la Chine affronte les États-Unis selon une logique inédite. Plutôt que de chercher à rattraper directement les géants américains sur leur propre terrain, Pékin a fait le pari de l’ouverture. Une stratégie qui pourrait rebattre les cartes, et dont la France doit tirer les leçons.

Pourquoi la Chine mise-t-elle sur l’open source pour concurrencer les États-Unis dans l’IA ?

La Chine présente un léger retard technologique sur les modèles américains, mais elle compense par une stratégie de libre accès agressive. Comme l’explique Juan Branco lors d’un entretien accordé à Thinkerview le 9 septembre 2026, les Chinois utilisent plusieurs leviers simultanément :

  • Mettre en open source des modèles d’IA pour créer des alternatives aux solutions américaines
  • Aspirer les données des modèles concurrents en lançant des millions de requêtes sur les IA américaines, puis reconstruire leurs propres modèles à partir de ces réponses
  • Proposer des offres commercialement attractives, quitte à vendre à perte pour fragiliser la valorisation des champions américains
  • Provoquer une possible crise financière aux États-Unis en remettant en question les conditions de rentabilité future des investissements massifs dans l’IA

La mécanique d’une guerre économique silencieuse

La stratégie chinoise repose d’abord sur un constat : les investissements américains dans l’IA sont fondés sur une promesse de monopole futur. Les entreprises comme celles qui développent les grands modèles conversationnels dépensent sans compter pour s’imposer avant tout le monde, quitte à fonctionner à perte pendant des années. C’est exactement le modèle qu’Uber a appliqué dans la mobilité urbaine : cinquante milliards de dollars de capital-risque investis, une dette abyssale, mais un objectif unique : tuer tous les concurrents avant d’augmenter les prix.

« Les Chinois ont cette idée extraordinaire de se dire que s’ils se mettent en open source, même s’ils ont un léger retard, ils mettent des millions de machines qui font des requêtes sur ces modèles, ils en tirent les réponses et ils reconstruisent à partir de là leur propre modèle. »

Juan Branco (Thinkerview)

En mettant leurs modèles en libre accès, les Chinois ne font pas un cadeau philanthropique. Ils créent une situation où chaque acteur national, chaque entreprise européenne, chaque particulier peut faire tourner un modèle en local sans dépendre des Américains. Juan Branco estime qu’un investissement d’environ 40 000 euros permet aujourd’hui de construire sa propre infrastructure d’IA. L’objectif derrière cette apparente générosité est simple : faire éclater la bulle américaine.

Une explosion boursière circulaire

La valorisation des géants américains de l’IA repose sur une mécanique que l’invité décrit comme circulaire : Nvidia fabrique les GPU, ces puces indispensables à l’entraînement des modèles. Ces GPU sont massivement rachetés par les entreprises qui développent des IA. Mais ces achats sont en partie financés par Nvidia elle-même, qui rachète des actions de ses clients. Cette boucle explique l’explosion de la valeur boursière du secteur, qui absorbe aujourd’hui près de 10 % des sources d’investissement mobilisables aux États-Unis.

Conséquence directe : d’autres secteurs de l’économie américaine se retrouvent asphyxiés, à commencer par l’immobilier, dont les investissements s’effondrent. La stratégie chinoise vise précisément cette fragilité : proposer des alternatives gratuites ou moins coûteuses pour priver les champions américains de leur rentabilité future et provoquer une crise financière majeure.

La France au milieu du champ de bataille

Pour la France, l’enjeu est existentiel. Juan Branco souligne que la seule entreprise française dans le domaine de l’armement se retrouve à faire tourner des modèles d’avant-dernière génération chinois, avec un simple ajustement à la fin. Une illustration de la dépendance dans laquelle se trouvent les acteurs nationaux, pris entre deux blocs qui ne leur feront aucun cadeau.

« Vous êtes entre les mains d’empires qui ne vont pas vous faire de cadeau. »

Juan Branco (Thinkerview)

Les États-Unis ont longtemps appliqué la même méthode qu’Hollywood dans le cinéma : détruire les productions nationales puis s’imposer par défaut. La France a résisté dans le septième art en imposant des barrières et des obligations de cofinancement. Pour l’IA, ce type de protection n’existe pas aujourd’hui. La riposte américaine à l’open source chinois a d’ailleurs commencé, avec les premières sources ouvertes proposées par des acteurs américains, mais la dynamique de fond reste la même : une guerre entre empires où les nations sans stratégie propre servent de simple terrain d’affrontement.

Ce qu’il faut retenir

La bataille de l’IA ne se joue pas seulement en laboratoire, mais aussi sur les marchés financiers, dans les standards ouverts et dans la capacité des nations à maîtriser leur infrastructure technologique. La France ne peut rester spectatrice. Comprendre la stratégie chinoise de l’open source, c’est comprendre que la souveraineté technologique ne se décrète pas : elle se construit, avec des choix industriels, des protections lorsque c’est nécessaire et une vision de long terme.


Le Souv, pour une France qui s’appartient.

Vidéo « Entretien avec Juan Branco sur les conflits géopolitiques » de Thinkerview

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