Le déploiement des agents d’intelligence artificielle ne relève plus de la prospective : il transforme déjà le marché du travail français. Invité par Thinkerview le 9 septembre 2026, l’avocat et essayiste Juan Branco dresse un constat sans détour sur la profession juridique, et plus largement sur les métiers du tertiaire.
Pourquoi les avocats et les professions libérales sont-ils les plus exposés à l’automatisation par l’IA ?
Réponse en 4 points :
- L’avocature française a connu une explosion démographique : plus de 70 000 avocats aujourd’hui contre 30 000 il y a vingt ans, alors que la demande n’a pas suivi.
- Les agents d’IA ne se contentent plus de conseiller : ils exécutent désormais des tâches complètes (rédaction, envoi de courriers, création de documents) au nom de l’utilisateur.
- Juan Branco chiffre la disparition à venir : entre 80 et 90 % des avocats pourraient perdre leurs sources de revenus dans l’année, et avoir disparu dans les cinq ans.
- La France n’a aucune politique publique d’encadrement ou de transition pour ces professions, contrairement aux investissements massifs observés en Chine.
Une rupture technologique qui change la nature du travail
Juan Branco décrit un basculement majeur : jusqu’ici, l’utilisateur dialoguait avec la machine, qui se contentait de suggérer des réponses. Désormais, les agents d’IA prennent directement le contrôle des ordinateurs pour agir. « Là, vous pouvez lui dire fais directement, envoie un mail à mon nom, crée en mon nom. Donc il y a une automatisation qui en fait un employé. »
Cette évolution touche frontalement les métiers où la production documentaire, la recherche juridique et la gestion administrative constituent le cœur de l’activité. Les cabinets d’avocats, les études notariales, les services de contentieux des entreprises ou encore les fonctions de secrétariat juridique sont en première ligne.
L’invité souligne un paradoxe français : le pays ne forme pas assez de spécialistes de l’IA, mais continue de produire massivement des diplômés dans des filières dont les débouchés s’effondrent. L’avocature en est l’exemple le plus visible.
L’absence de politique industrielle française face à la vague d’automatisation
Le constat de Juan Branco dépasse la seule profession d’avocat. Il s’en prend à ce qu’il appelle « cette indécente absence d’investissement » de la part des pouvoirs publics français. Selon lui, la France, qui dispose pourtant d’une puissance électrique considérable, aurait pu construire une filière souveraine de l’intelligence artificielle. Au lieu de cela, les promesses de la « startup nation » se sont traduites par des financements dispersés dans des projets sans lendemain.
« On est sur une escroquerie majeure sur notre industrie, mais au point où Mistral fait quoi aujourd’hui ? Il vient de récupérer 3 milliards avec Samsung et MSCI, dont Bruno Le Maire est devenu le conseiller. Mais pour faire quoi ? Pour implémenter des modèles chinois et d’avant-dernière génération. »
Juan Branco (Thinkerview)
Pour Branco, ce renoncement technologique a une conséquence directe sur l’emploi : sans outils souverains et sans plan de transition, les travailleurs français sont exposés à des décisions de modèles fermés, principalement américains, dont les critères et les priorités échappent à tout contrôle démocratique. Les données accumulées par les grandes plateformes depuis deux décennies constituent une autre dimension du problème : la surveillance de masse permet d’identifier les vulnérabilités de toute personne, y compris des dirigeants de demain.
À titre de comparaison, l’invité mentionne les lignes de crédit ouvertes par la Chine pour financer l’écosystème robotique et industriel : environ 800 milliards de RMB, soit près de 80 milliards d’euros de garanties, hors subventions et crédits d’impôt. Sur dix ans, en intégrant toutes les formes d’appui public, le montant atteindrait 300 milliards d’euros. « Combien on a dépensé pour le Covid ? 250 milliards. Et qu’on a distribué sans plan industriel derrière ? »
Ce qu’il faut retenir
L’automatisation par les agents d’IA ne menace pas seulement les emplois peu qualifiés : elle frappe d’abord les professions libérales et le droit, secteurs dans lesquels la France a massivement investi en formation sans préparer la reconversion. L’absence de filière nationale d’IA et de politique publique d’accompagnement laisse les travailleurs face à une transition subie plutôt que maîtrisée. Le débat n’est plus de savoir si les métiers vont disparaître, mais si la France décide enfin de reprendre la main sur son avenir technologique.
Vidéo « Entretien avec Juan Branco sur les conflits géopolitiques » de Thinkerview
Pour aller plus loin
- La gouvernance de la Chine, Xi Jinping (Éditions en langues étrangères)
- Le Petit Soldat, Jean-Luc Godard
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