La Première Guerre mondiale aurait dû être la "der des ders". C’est en tout cas ce que promettait le nouvel ordre international bâti sur les décombres de 1918. Pourtant, vingt ans à peine après la création de la Société des Nations, l’Europe sombrait dans un conflit plus meurtrier encore. Comment expliquer cet échec retentissant ? L’idéalisme wilsonien, qui inspira cette architecture diplomatique, portait en lui les germes de sa propre faillite.

Pourquoi l’idéalisme wilsonien a-t-il conduit à l’échec de la SDN ?

L’échec de la SDN tient à quatre causes majeures identifiées par l’économiste Jacques Sapir dans un entretien accordé à Front Populaire en août 2026 : une lecture théologique et non politique des relations internationales, une criminalisation de la puissance plutôt que sa compréhension, l’absence des États-Unis qui ne ratifièrent jamais le traité de Versailles, et une cécité délibérée face aux intérêts divergents des vainqueurs eux-mêmes, notamment la Grande-Bretagne qui voyait dans l’affirmation de la France une menace pour le traditionnel équilibre continental.

Une vision imprégnée de théologie protestante, inadaptée au réel européen

Jacques Sapir insiste sur un point souvent négligé : l’idéalisme wilsonien est avant tout une vision "imprégnée de théologie millénariste protestante", d’un protestantisme très spécifiquement nord-américain. Lorsqu’on plaque cette grille de lecture sur l’Europe de l’après-guerre, l’incompréhension du terrain est immédiate.

Au lieu d’analyser froidement l’enchevêtrement des causes de 1914 (un "retour d’impérialisme après un siècle relativement pacifié, le siècle des nations"), les vainqueurs, sous influence américaine, choisissent une autre voie. Jacques Sapir le formule sans détour :

On refuse de comprendre le jeu de puissance. On va criminaliser le jeu de puissance au lieu d’essayer de le comprendre. Et on va se réfugier derrière le fait moral.

Jacques Sapir (Front Populaire)

Cette approche morale, si elle répondait à l’horreur légitime des populations après le massacre de masse, créait une illusion dangereuse : croire que des institutions et des principes suffiraient à contenir les rivalités de puissance.

La puissance ignorée, la puissance redoutée

Le paradoxe est saisissant. En refusant de penser la puissance comme une réalité qu’il faut équilibrer plutôt que nier, les architectes de la paix de 1919 ont offert un champ libre aux frustrations, aux révisions et aux réarmements. "Cette incompréhension va servir de toile de fond à la problématique du réarmement allemand, à la problématique du redécoupage de la Mitteleuropa", analyse Jacques Sapir.

Pire : les puissances anglo-saxonnes elles-mêmes ne croyaient pas à l’ordre qu’elles prétendaient instituer. La Grande-Bretagne, tout en voulant vaincre Berlin, refusait la conséquence logique de cette victoire : la prédominance de l’armée française, première armée du monde en 1918. Les États-Unis, de leur côté, protégeaient leur premier investissement européen depuis les années 1880 : l’Allemagne.

La SDN n’a donc jamais été qu’un instrument imparfait, privé dès sa naissance de la puissance qui l’avait inspirée, et miné par les calculs réalistes de ceux-là mêmes qui en proclamaient les vertus.

Le refus de voir le monde tel qu’il est : une leçon pour aujourd’hui

Ce que Jacques Sapir appelle "le refus du réalisme" n’est pas un débat académique. C’est, selon lui, ce refus qui a mené aux impérialismes croisés de 1914, et c’est la criminalisation de la puissance après 1918 qui a empêché de corriger le tir.

Le jeu de refus du réalisme, de refus de l’équilibre des puissances nous a amenés à 14. Criminaliser la puissance au nom du massacre de 14 et ne pas avoir compris ce qui s’est passé : le wilsonisme va nous tenir lieu de cécité.

Jacques Sapir (Front Populaire)

Cette cécité s’effondrera sous les coups de la Seconde Guerre mondiale, dont l’idéalisme wilsonien est, selon l’économiste, "l’un des responsables, quoi qu’on en pense".

Ce qu’il faut retenir

La SDN n’a pas échoué par manque de moyens ou de volonté. Elle a échoué parce que son fondement théorique, l’idéalisme wilsonien, refusait de penser la puissance comme une réalité inhérente aux relations entre nations. En substituant la morale à l’analyse des rapports de force, en prétendant abolir les intérêts nationaux par des déclarations de principe, cette doctrine a offert à l’entre-deux-guerres le pire des mondes : des ambitions déchaînées sans mécanisme d’équilibre pour les contenir. Une leçon qui résonne aujourd’hui pour qui observe la diplomatie des valeurs pratiquée par l’Union européenne.

Le Souv, pour une France qui s’appartient.

Vidéo « Débat sur le réalisme géopolitique avec Sapir et Rougeyron » de Front Populaire

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