Lorsqu’un fait divers violent survient dans l’espace public, une mécanique désormais bien rodée se met en place : les pouvoirs publics appellent au calme, assurent que tout est sous contrôle, et renvoient l’événement au rang d’épisode isolé. Pourtant, cette communication rassurante produit l’effet inverse de celui recherché. C’est ce paradoxe qu’a décrypté le criminologue Xavier Raufer lors d’un entretien accordé à la chaîne OMERTA le 1er août 2026. Selon lui, le refus gouvernemental de publier des données criminelles fiables et exhaustives alimente directement le sentiment d’insécurité que l’on prétend combattre.
Sentiment d’insécurité : en quoi le gouvernement français est-il responsable ?
La responsabilité des pouvoirs publics dans le sentiment d’insécurité ne tient pas uniquement à leur action ou inaction sur le terrain, mais d’abord à leur politique de communication. Xavier Raufer identifie trois mécanismes précis par lesquels l’État aggrave les peurs :
- La non-publication de statistiques criminelles détaillées et vérifiables
- Des interventions ministérielles directes pour maintenir certains indicateurs sous des seuils symboliques
- Un discours officiel systématiquement déconnecté de l’expérience vécue par les citoyens
« Cela fait belle lurette que le gouvernement ne publie plus la liste précise des homicides réalisés à coup de couteau. »
Xavier Raufer (OMERTA)
Des chiffres opaques qui nourrissent l’imaginaire collectif
Xavier Raufer s’appuie sur un exemple concret pour illustrer ce qu’il qualifie de manipulation statistique. À la mi-décembre d’une année récente, les services officiels annonçaient un nombre d’homicides avoisinant les 1260 sur le territoire national. Un mois plus tard, lors de la publication des chiffres définitifs, ce total était brutalement passé sous la barre des 1000. Une variation que le criminologue attribue à une intervention politique directe : le seuil symbolique des 1000 homicides aurait été jugé inacceptable par le ministre concerné, conduisant les services statistiques à réviser leurs données.
Cette opacité méthodologique a une conséquence directe sur la perception citoyenne. Faute de disposer d’un diagnostic officiel fiable, les Français reconstituent leur propre évaluation de la situation à partir de ce qu’ils observent dans leur environnement immédiat ou dans la presse locale. Le décalage entre cette expérience empirique et le discours lénifiant des autorités génère un sentiment de défiance qui se mue progressivement en angoisse collective.
L’analogie médicale : pourquoi la vérité rassure plus que le déni
Pour faire comprendre ce mécanisme, Xavier Raufer recourt à une comparaison éclairante avec la relation médecin-patient. Lorsqu’un individu consulte pour un bilan de santé, il attend de son praticien qu’il lui communique un diagnostic précis, y compris si celui-ci révèle des problèmes sérieux. Un médecin qui annoncerait que tout va bien sans avoir procédé aux examens nécessaires, ou en dissimulant des résultats préoccupants, trahirait la confiance de son patient et l’exposerait à des complications ultérieures.
« L’expert doit rassurer les gens. Et comment le fait-il ? En lui disant la vérité. »
Xavier Raufer (OMERTA)
Le parallèle est limpide : un gouvernement qui publie des statistiques honnêtes, même alarmantes, permet aux citoyens de se situer par rapport à une réalité documentée. À l’inverse, l’absence de données vérifiables ouvre un espace aux interprétations les plus sombres. Chacun projette ses propres craintes sur le vide informationnel, et le sentiment d’insécurité se nourrit précisément de ce qu’on refuse de nommer.
Le verrouillage de l’information comme symptôme d’une impuissance politique
Au-delà de la question statistique, c’est toute une philosophie de gouvernement que Xavier Raufer met en cause. Il décrit des responsables politiques qui, redoutant les conséquences électorales d’une recrudescence visible de la criminalité, préfèrent « balayer systématiquement la poussière sous le tapis ». Le criminologue voit dans cette attitude non pas une stratégie de communication efficace, mais le signe d’une « impéricie politique », c’est-à-dire l’incapacité ou le refus des dirigeants à assumer la fonction première de l’État en matière de sécurité.
Cette posture du déni produit un effet boomerang. Les citoyens, qui ne sont « pas idiots » et constatent par eux-mêmes l’écart entre le discours officiel et la réalité observable, se tournent vers les formations politiques dont le discours leur paraît plus en phase avec leur expérience vécue. Le « verrouillage du couvercle de la marmite », pour reprendre l’expression de Xavier Raufer, prépare ainsi une explosion de défiance dont les premières secousses sont déjà perceptibles dans le paysage électoral.
Pompiers et forces de l’ordre : deux crises en miroir
Ce paradoxe ne touche pas seulement la police. Pierre-Yves Rougeyron pointe une fracture moins visible : les services de sécurité civile, pompiers en tête, subissent une dégradation de leurs conditions de travail que les pouvoirs publics auraient délibérément laissé s’installer, en leur faisant porter des contraintes autrefois réservées aux seules armées.
« Ils ont décidé de le faire avec les pompiers, ils ont décidé de le faire avec la sécurité civile. »
Pierre-Yves Rougeyron (OMERTA)
Le mécanisme décrit est précis : l’impunité quasi structurelle des auteurs de violences contre les secouristes, combinée à des peines difficiles à prononcer faute de preuves exploitables, crée un environnement où l’agression ne coûte rien. Résultat, le sentiment d’abandon s’installe dans les rangs, non par manque de volonté des agents, mais par manque de soutien institutionnel.
Du côté de la police, le mouvement est inverse mais produit le même effet : les forces de l’ordre n’ont pas subi les mêmes coupes, mais elles se heurtent à une perte de contrôle territorial réelle. Rougeyron rappelle qu’en 2015, après les attentats, la police bénéficiait d’un soutien populaire fort. Aujourd’hui, selon des sondages annuels qu’il cite, elle figure parmi les institutions les moins bien perçues, aux côtés des magistrats et des journalistes. Ce retournement illustre comment la désorganisation globale des services de sécurité finit par rejaillir sur chaque maillon de la chaîne, indépendamment des efforts individuels de ses membres.
Refus d’obtempérer : le signal discret d’un contrat rompu
Le phénomène ne concerne plus seulement une frange de la population déjà en marge de la loi. Thibault de Montbrial, avocat et président du Centre de réflexion sur la sécurité intérieure, pointe un glissement moins visible mais révélateur : les refus d’obtempérer explosent en France, à raison d’environ un toutes les vingt minutes, et une part croissante de leurs auteurs sont, selon ses termes, des « bons pères de famille » qui, il y a cinq ans encore, s’arrêtaient sans hésiter.
La distinction qu’il établit est importante. Le refus aggravé, celui qui conduit à renverser un agent des forces de l’ordre, reste le fait de profils violents. Mais le refus simple, le fait de ne pas stopper à un contrôle, relève désormais d’un calcul implicite : pourquoi s’arrêter quand d’autres ne le font pas sans en subir les conséquences ?
« Il se dit : pourquoi est-ce que je serai le seul à m’arrêter ? »
Thibault de Montbrial (Front Populaire)
Ce raisonnement, que de Montbrial juge caractéristique de la période, illustre un mécanisme précis : l’impunité perçue ne reste pas cantonnée aux marges, elle diffuse vers le centre. Quand l’État semble incapable de faire respecter la règle de façon uniforme, la règle elle-même perd de sa légitimité aux yeux de ceux qui l’avaient jusqu’ici intégrée spontanément. C’est moins une rébellion qu’une rationalisation, et c’est précisément ce qui en fait un indicateur préoccupant de l’état du lien civique.
Ce qu’il faut retenir
Le sentiment d’insécurité n’est pas seulement le produit des faits délictueux eux-mêmes, mais aussi et peut-être surtout celui d’une communication d’État qui refuse l’examen transparent de la réalité. En privant les Français de données fiables, le gouvernement les condamne à imaginer le pire. L’audit sincère, le chiffrage honnête et la publication sans fard des statistiques criminelles ne seraient pas des concessions à l’angoisse collective : ils constitueraient au contraire le premier outil de pacification du débat public sur la sécurité intérieure.
Le Souv, pour une France qui s’appartient.
Vidéo « Insécurité et responsabilité de l’État » de OMERTA
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