Le libre-échange mondialisé repose sur une promesse séduisante : en entremêlant nos économies, nous nous protégerions mutuellement. L’interdépendance serait une garantie contre les conflits, un filet de sécurité qui rendrait toute rupture trop coûteuse. Mais cette vision, avertit l’historien et essayiste Pierre-Yves Rougeyron dans un entretien accordé au Cercle Aristote, relève d’une dangereuse naïveté. Toutes les dépendances ne se valent pas, et certaines nous exposent bien plus qu’elles ne nous protègent.
Pourquoi l’interdépendance économique est-elle un piège dans la mondialisation ?
L’interdépendance repose sur l’illusion que toutes les dépendances se compensent. Or, certaines sont vitales (énergie, technologie, engrais), d’autres sont dérisoires (biens de consommation frivoles). Croire que les secondes équilibrent les premières relève d’un sophisme libre-échangiste. La vraie sécurité économique exige un « échange choisi », fondé sur une hiérarchie stratégique des besoins, pas sur une confiance aveugle dans le marché mondial.
Le sophisme des dépendances croisées
Pierre-Yves Rougeyron démonte ce qu’il appelle « la substantifique moelle du libre-échangisme », résumée par la formule « tout s’achète, tout se vend toujours ». L’interdépendance, mot que les avocats de la mondialisation heureuse affectionnent, mérite qu’on s’y arrête. « Interdépendance, ce sont des dépendances croisées, on est d’accord. Donc tu chéris le fait d’être dépendant et tu penses que toutes les dépendances se valent », analyse-t-il.
Grave erreur, prévient l’essayiste. Pour illustrer l’absurdité du raisonnement, il prend un exemple volontairement caricatural : le bouchon de bouteille attaché, cette invention que l’Europe a imposée au monde. Croire que cet « avantage technologique extraordinaire » équilibre notre dépendance aux États du Golfe pour les ressources pétrolières relève de la pensée magique. « Évidemment, mon exemple est caricatural, mais malheureusement les avocats du libre-échange se vendent tout autant », assène-t-il.
La hiérarchie des besoins : le sérieux et le frivole
Face à cette confusion délibérée, Rougeyron plaide pour une distinction fondamentale entre ce qui est stratégique et ce qui ne l’est pas. « Il faut faire des listes tout simplement du sérieux et du frivole. Le frivole en économie, c’est je ne sais pas, tu peux vivre sans ciseaux pour coiffer les caniches. Tu peux pas sans pétrole, tu peux pas sans énergie primaire, tu peux pas vivre sans technologie critique. »
Cette hiérarchisation n’est pas un luxe théorique. Le pétrole, rappelle-t-il, n’est pas qu’un combustible pour véhicules. C’est la matière première de cent millions de dérivés, la base des engrais via l’hélium, le socle de toute l’industrie plastique et pétrochimique. « Qui dit consommation intermédiaire omniprésente dit en cas d’augmentation des prix vague inflationniste majeure. » La crise de 1973, déclenchée par l’OPEP en réaction au conflit israélo-arabe, reste la démonstration historique de cette vulnérabilité.
Le modèle de l’État développeur
La solution, selon Rougeyron, réside dans ce qu’il nomme la logique de l’État développeur, théorisée et perfectionnée par les pays asiatiques au-delà du modèle gaullien initial. Le principe est simple : « Même si je peux trouver moins cher ailleurs, je vais produire chez moi. »
« C’est comme ça qu’on fait de l’économie intelligente. […] Je veux être indépendant sur tel truc dans 10 ans. »
Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron
Il cite l’exemple chinois : mise en concurrence féroce d’entreprises nationales créées avec de l’argent public, absorption des plus faibles par les plus performantes, émergence de champions nationaux, le tout sous protection du marché intérieur. L’inverse exact de ce que pratique l’Europe, où « le maximum d’ouverture » s’accompagne d’une inflation normative qui corsète les peuples plutôt que de les émanciper.
L’illusion du marché autorégulé
L’essayiste s’en prend à ceux qu’il appelle les « avocats du libre-échange », ces économistes qui « croient que le marché est naturel ». « Il n’y a rien de plus artificiel qu’un marché. Il n’y a rien de plus manipulable qu’un marché », martèle-t-il. Quand l’interdépendance devient une fin en soi, la sanction peut être brutale : « À un moment, il y a des états d’exception économique où un mec peut te dire : je vends mais je vends pas à toi. Ou parfois je n’ai plus assez pour mes propres besoins, je vends plus du tout. Et là, qu’est-ce que tu fais ? »
Rougeyron rappelle que les sanctions, loin d’être une catastrophe annoncée, peuvent devenir un levier de développement. « Les sanctions t’obligent à te dégourdir. […] C’est ce qui est arrivé à la Russie. La Russie s’est musclée grâce à ça. » Une leçon que l’Europe, engluée dans sa « morale de feuille morte » et son « écologisme supradébile », tarde à comprendre.
Ce qu’il faut retenir
L’interdépendance, nous avertit Pierre-Yves Rougeyron, n’est jamais un équilibre vertueux quand elle repose sur des dépendances asymétriques. La souveraineté économique ne se décrète pas, elle se construit par un tri méthodique entre l’essentiel et l’accessoire, entre ce dont un peuple ne peut se passer et ce qu’il peut apprendre à produire lui-même. Une leçon de réalisme que les crises à venir pourraient douloureusement rappeler.
Voir aussi
Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron
Pour aller plus loin
- Guerre et géopolitique (Perspectives Libres)
- Le grand abécédaire du Brexit, Jean-Michel Salmon (Perspectives Libres)
- Prêcheurs de haine, Pierre-André Taguieff (Éditions Mille et Une Nuits)
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