Zéro droit de douane pour les marchandises américaines entrant en Europe, 15 % pour les exportations européennes vers les États-Unis. Tel est le résultat brut de l’arrangement commercial scellé entre Bruxelles et Washington. Un déséquilibre tellement criant que même Manon Aubry, eurodéputée de la France insoumise, a qualifié l’Union européenne de « paillasson » de Donald Trump. Au-delà de l’anecdote politique, ce cuisant revers illustre une faiblesse structurelle qui touche au cœur du projet européen : on ne négocie pas à 27 contre un sans finir par perdre.
Pourquoi l’UE a-t-elle accepté 15 % de droits de douane américains face à 0 % côté européen ?
Parce que la Commission européenne, mandatée pour négocier au nom de 27 États-membres aux intérêts divergents, arrive systématiquement en position de faiblesse face à un négociateur unique comme les États-Unis. À cela s’ajoutent la règle de la majorité qualifiée au Conseil sur les questions commerciales, l’opacité des mandats de négociation, le poids prépondérant des intérêts allemands (notamment automobiles) et l’absence totale de rapport de force politique crédible face à Washington. Résultat : un accord asymétrique présenté comme un moindre mal.
Une collection de faiblesses, pas une addition de forces
L’argument classique des défenseurs de l’Union européenne consiste à dire qu’à 27, on pèse davantage. Pierre-Yves Rougeyron, invité du Cercle Aristote, démonte frontalement cette idée. Pour lui, l’Union européenne n’est pas une somme de puissances, mais « une collection de faiblesses ». L’image qu’il en donne est saisissante : aligner 27 joueurs de jeu de cartes face à 11 professionnels de basket-ball ne permet pas de gagner un match. Le nombre ne fait pas la force quand il y a dysfonctionnement collectif.
Dans une négociation commerciale, ce dysfonctionnement se traduit très concrètement. Vingt-sept États aux intérêts contradictoires se retrouvent à devoir signer un texte unique. Pour y parvenir, on négocie en réalité pour les intérêts d’un ou deux États dominants, les autres servant de monnaie d’échange. Rougeyron résume la doctrine implicite des négociations bruxelloises en une formule sans détour :
« Pour vendre une bagnole allemande, je vous l’achète contre deux paysans français qui se pendent. »
Pierre-Yves Rougeyron (Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron)
Ce qui appartient à l’Allemagne est sanctuarisé. Ce qui appartient à la France, à l’Italie ou à l’Espagne est négociable. Et quand un État tente de se distinguer, la règle de la majorité qualifiée au Conseil sur le commerce extérieur permet de le mettre en minorité, comme on l’a vu lors des débats autour de l’accord avec le Mercosur.
L’opacité comme méthode
Autre symptôme de cette impuissance structurelle : les États-membres n’ont même pas accès à la documentation détaillée des négociations menées en leur nom. Rougeyron rappelle un épisode édifiant : lors des négociations de Chatham House sous Édouard Balladur, le Premier ministre français avait découvert les termes de l’accord en lisant Libération, qui les tenait d’un député du Front National. Le négociateur en chef du commerce extérieur européen, lui, ne rend de comptes à personne.
À cette opacité s’ajoute un biais structurel : l’orientation des grands négociateurs bruxellois est, depuis trente ans, celle d’une ouverture maximale aux flux commerciaux et financiers. Or, comme le souligne l’invité, quarante ans de mondialisation se sont accompagnés des taux de croissance les plus bas jamais observés dans les économies développées. La doctrine selon laquelle « plus c’est ouvert, mieux c’est » relève davantage de la croyance que de la démonstration scientifique.
Le contre-exemple britannique
Pour saisir l’ampleur du problème, il suffit de regarder ce qui se passe quand un pays sort de cette mécanique. Depuis le Brexit, le Royaume-Uni a renégocié seul ses accords commerciaux avec le reste du monde. Et, contrairement à toutes les prédictions catastrophistes diffusées pendant la campagne référendaire, l’économie britannique n’a pas sombré. Elle se porte aujourd’hui « plutôt moins mal » que les économies continentales, selon l’analyse de l’économiste Jean-Michel Salmon, spécialiste des économies insulaires, également invité du Cercle Aristote.
Surtout, Londres a obtenu avec l’Union européenne un accord de libre-échange « sans aucun droit de douane » et « sans aucun quota », chose jamais vue dans l’histoire des accords commerciaux internationaux. Difficile, dès lors, de soutenir qu’un pays seul ne pèse rien. La logique est inverse : en sortant de l’Union douanière européenne, le Royaume-Uni a regagné un levier de négociation que les 27 ont perdu en mutualisant le leur.
« Quand vous négociez à 27 face à un pays qui n’a que ses intérêts à lui, évidemment vous allez vous marcher dessus les uns les autres. Il va vous jouer les uns contre les autres et bien sûr il va y arriver. »
Pierre-Yves Rougeyron (Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron)
L’aveu involontaire de Manon Aubry
Le plus révélateur, dans la séquence des droits de douane à 15 %, est sans doute ce qui s’est passé sur les plateaux télévisés. Manon Aubry, pourtant favorable à l’Union européenne, a décrit avec ses propres mots l’impuissance bruxelloise : personne ne se lève, personne n’ose tenir tête, et à la fin tout le monde se félicite que « ça aurait pu être pire ». Le constat est implacable. Pourtant, la conclusion politique qu’en tire l’eurodéputée reste inchangée : il ne faudrait surtout pas quitter l’Union européenne.
C’est là tout le paradoxe français. Le diagnostic de l’impuissance est partagé jusque dans une partie de la gauche. Mais le tabou du retrait demeure intact, alors même que l’exemple britannique démontre, chiffres à l’appui, qu’une autre voie est possible.
Ce qu’il faut retenir
L’accord à 0 % / 15 % avec les États-Unis n’est pas un accident de parcours ni une mauvaise négociation conjoncturelle. Il est le produit logique d’une architecture où 27 États aux intérêts divergents délèguent leur souveraineté commerciale à une bureaucratie opaque, soumise à la règle de la majorité qualifiée et structurellement favorable à l’ouverture. Tant que cette architecture demeure, la France et ses partenaires continueront de perdre face aux États-Unis comme face à la Chine. La vraie question n’est plus de savoir si l’Union européenne peut être réformée de l’intérieur, mais combien de temps encore les peuples accepteront de payer le prix de cette impuissance organisée.
Source : entretien avec Pierre-Yves Rougeyron diffusé sur la chaîne du Cercle Aristote, 23 juin 2026. Voir la vidéo
*D’après un entretien de Pierre-Yves Rougeyron sur Cercle Aristote – Pierre-Yves Rougeyron*
Pour aller plus loin
- Le grand abécédaire du Brexit, Jean-Michel Salmon (Perspectives Libres / Cercle Aristote)
- Statecraft, Margaret Thatcher (HarperCollins)
- Ouvrage sur la fraude à la Constitution, André Bonnet (L’Artilleur)
- Mémoires de Jean Monnet, Jean Monnet (Fayard)
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